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LE DERNIER NAZI ?

Kurt Meyer, Brigadefüher SS, condamné à la prison à vie après la Seconde Guerre Mondiale (crimes de guerre, exécution de soldats alliés prisonniers) ; libéré en 1954.

Herta Oberheuser, infirmière tueuse en série de femmes déportées au camp de Ravensbrück (à coup d’intraveineuses d’essence) ; participe à d’effroyables « expériences médicales » sur des cobayes humains ; condamnée au procès de Nuremberg à 20 ans de prison ; libérée en 1952 ; interdite d’exercer la profession d’infirmière en 1958, obtient la révocation de cette décision par la justice allemande en 1961.

Joachim Peiper, Standartenführer SS, condamné à vie après la Seconde Guerre Mondiale (atrocités diverses, exécution sommaire de 84 prisonniers de guerre américains) ; libéré après 11 ans de détention.

Aribert Heim, « le boucher de Mauthausen » ; responsable de la mort d’au moins 240 déportés victimes de ses ignobles « opérations »qui consistaient à tester la résistance d’êtres humains à une douleur indicible ou à l’ablation d’organes vitaux ; exerce la profession de gynécologue à Baden-Baden jusqu’en 1962 avant que la justice ne s’intéresse à lui (lenteur qui lui permet de s’enfuir à l’étranger et de rester libre jusqu’à sa mort).

Heinz Lammerding, Gruppenführer SS, responsable des massacres de Tulle et d’Oradour-sur-Glane ; condamné à mort par contumace en France, il n’est jamais extradé par la justice allemande, et travaille comme ingénieur à Düsseldorf jusqu’à sa mort.

Wilhelm Beiglböck, responsable d’une « étude » sur les effets de la déshydratation entraînant la mort de cobayes humains au camp de Dachau ; après quelques années de prison, devient médecin chef à l’hôpital de Buxtehude en 1952.

Les exemples pourraient être multipliés par cent, par mille ; exemples de criminels nazis qui ont paisiblement terminé leur vie, non parce qu’ils s’étaient enfuis (à l’instar de Josef Mengele), mais parce que la justice allemande s’est montré envers eux d’une grande mansuétude. Elle estimait sans doute qu’à un moment la page devait être tournée, et les comptes de l’horreur nazie soldés, faute de quoi la société allemande ne pourrait jamais trouver la paix. Soit.

Il paraît donc surprenant qu’un vieillard de 93 ans, Oskar Gröning, comparaisse devant cette justice autrefois si laxiste pour « complicité de 300 000 meurtres aggravés ». Chargé de compter les billets trouvés dans les poches des déportés exterminés, Gröning n’avait rien à voir avec les brutes et les sadiques cités précédemment. Si on n’est pas obligé de le croire sur parole lorsqu’il déclare « n’avoir jamais donné une simple gifle à quiconque », il n’en reste pas moins que Gröning n’est pas accusé de violences mais simplement d’avoir été un « rouage » de la machine de mort nazie, ce qui serait en soi un crime.

Quel est le sens de ce procès ? Est-il ouvert parce qu’un dernier nazi tient encore (difficilement) debout, et qu’après lui on n’en trouvera plus pour se livrer à une sorte de catharsis judiciaire ? Et finalement peu importe que ce Gröning n’ait pas eu l’étoffe des monstres célèbres qui sévirent dans les camps de la mort… Il était à Auschwitz, avec un uniforme SS sur le dos, et cela semble suffire.

Si l’on parle de justice, et que l’on compare Oskar Gröning aux six que j’ai cités, alors la justice est étrange. D’épouvantables tortionnaires ont passé une vieillesse paisible dans cette Allemagne qui avec 70 ans de retard à l’allumage se découvre soudain pointilleuse. Maintenant on se dépêche de juger un individu qui était, lors de son séjour à Auschwitz, si écœuré et terrifié par le camp de la mort qu’il réclamait (en vain) qu’on l’envoie plutôt se battre sur le front de l’Est.

Si l’on parle de pédagogie, alors Oskar Gröning serait plus utile ailleurs que sur le banc des accusés. Il s’agit d’un homme qui s’est toujours élevé contre le négationnisme, et qui n’a pas attendu que la justice s’intéresse à lui pour clamer : « J’étais à Auschwitz, en tant que SS. Je peux vous affirmer que cette monstruosité a bien existé ! » L’Allemagne, l’Europe, auraient été bien inspirées de donner à Oskar Gröning des moyens puissants de diffuser ce message, que trop de gens ignorent ou ne veulent pas entendre.

Que souhaitons-nous ? Dire : « Le dernier nazi est jugé, justice est faite, vous pouvez tous dormir en paix ! » Ou bien rester éveillés plutôt que dormir ? L’important n’est pas de traîner au tribunal un vieillard qui tangue accroché à son déambulateur, mais de savoir qu’après sa mort les idées qui l’on conduit autrefois à Auschwitz n’auront pas disparu, et qu’il faudra encore les combattre.

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