Un endroit où faire connaissance avec mes romans
Depuis très longtemps, en fait depuis que Marine Le Pen oriente la politique de son parti après avoir succédé à son père, je suis frappé par l’écart abyssal entre ses préconisations en matière économique et celles qui furent celles du FN à l’origine. On est passé d’un ultralibéralisme ouvertement admiratif de la « révolution économique » initiée par Reagan et Thatcher à des idées proches de celles de l’extrême-gauche grecque et espagnole. Autant dire que les solutions proposées actuellement par le FN sont l’exact contraire des solutions proposées il y a 20 ans. Une longue période s’est écoulée avant que les média, probablement obnubilés par des questions autres qu’économiques en ce qui concerne ce parti, ne se décident à s’étonner de ce grand écart. La réponse donnée par tous les responsables du FN est assez sidérante et assez culottée. « Le monde a changé »… L’ultralibéralisme était opportun lorsque le rideau de fer séparait les sociétés capitalistes des communistes ; il ne l’est plus à l’ère de la mondialisation. Malheureusement les journalistes qui questionnent Marine, Jean-Marie, Marion et les autres sont aussi lents à réagir à de tels propos qu’ils le furent à s’intéresser à la mutation magique du FN sur le plan économique. Personne pour rappeler aux représentants du Front National que l’actuelle situation de déliquescence des Etats a commencé dans les années 80 lorsque lesdits Etats ont cessé de prendre de l’argent aux plus riches par le biais des impôts (honnis alors par Jean-Marie Le Pen), et se sont mis à le leur emprunter. Le résultat, Etats pauvres, endettés, incapables d’assumer leurs devoirs régaliens et d’assurer une aide sociale suffisante, grandes entreprises fort peu imposées et richissimes, milliardaires de plus en plus nombreux et de plus en plus épargnés par l’impôt (cherchez si ça vous amuse ce que paye le patron d’Auchan sur un revenu supérieur à un milliard d’euros, vous contribuez certainement plus que lui au fonctionnement de la société), est la conséquence directe d’une politique économique vénérée par le FN dirigé par Jean-Marie Le Pen. On se demande en quoi cette politique était géniale lorsqu’elle s’appliquait à une partie de la planète fonctionnant selon le modèle capitaliste, et effroyable maintenant que le nombre de pays adoptant ce modèle s’est accru. Marine Le Pen pourrait simplement déclarer que son père était dans l’erreur. Mais cela ne servirait pas la stratégie du Cetorhinus maximus, ou requin pèlerin en français.
Peut-être avez-vous vu des photographies de ce gigantesque poisson planctonivore, capable de distendre sa gueule d’une manière impressionnante afin d’avaler un volume d’eau maximum. Ses mâchoires sont capables de s’écarter à l’extrême, ce qui lui permet d’ingérer puis de filtrer tout ce qui passe à sa portée. Si vous avez une mandibule inférieure figurée par Jean-Marie Le Pen le fondateur et son noyau de fidèles des origines, adorateurs des pourfendeurs d’impôts et ratiboiseurs de dépenses publiques Reagan et Thatcher, et une mandibule supérieure représentée par la jeune garde du FN aux accents dignes de Yanis Varoufakis, vous ratissez aussi large qu’un requin pèlerin affamé.
Cela marche d’autant mieux que les mâchoires du Front National ne se contentent pas de se distendre dans la dimension économique. Elles font preuve d’une grande souplesse dans d’autres domaines. Jean-Marie Le Pen en remet une couche sur le plus grand génocide de l’histoire de l’humanité en le qualifiant une nouvelle fois de « détail ». Sa sortie ragaillardit les bataillons originels de son parti, nostalgiques du pétainisme et antisémites incurables. Sa fille s’offusque, l’inénarrable Gilbert Collard s’emporte. Eux ne plaisantent pas avec la Shoah, ce qui rassure les électeurs tentés par le FN mais que certaines outrances pourraient choquer. A noter que Jean-Marie Le Pen est toujours président d’honneur du parti (comme dit Florian Philippot, « les paroles ne sont pas honorables, mais l’homme, lui, l’est »). A noter également que maître Collard n’a pas quitté le « Mouvement Bleu Marine » en claquant la porte. Formidable élasticité des mâchoires du Cetorhinus… A propos de Gilbert Collard, interviewé au sujet du terrorisme islamiste, il s’indignait de la planification d’un renforcement des moyens de surveillance mis à disposition de la police (écoutes téléphoniques notamment) en criant « aux lois liberticides ». Ses solutions ? D’abord, il n’y en a plus, on a mis à bas les frontières, c’est foutu ! (s’il est élu, on se demande ce qu’il pourra proposer à ce sujet, puisque c’est trop tard). En insistant un peu, on obtient de lui qu’il révèle sa panacée, finalement il demeure un espoir, les frontières, les frontières, il n’y a que ça de vrai ! Brillante analyse du problème, sachant que les terroristes qui sévissent chez nous (et chez les autres c’est pareil) sont des nationaux radicalisés sur place (avec souvent un petit tour à l’étranger pour se former, mais pas forcément), que le seul moyen de prévenir leurs méfaits est justement la surveillance dont Gilbert Collard ne veut pas car « liberticide », et que même si nous bâtissons une muraille hexagonale inexpugnable autour de notre territoire, cela ne sera d’aucune utilité puisque le danger est à l’intérieur. Cet aparté pour dire que maître Collard est un excellent représentant de la stratégie FN visant à imiter les requins mangeurs de plancton (l’un d’entre eux s’appelle le requin grande gueule, Megachasma pelagios pour les intimes). Quitte à dire n’importe quoi, ouvrons large les mâchoires, attrapons tout ce qui passe, grâce à des propos qui doivent : être contre ce que proposent ou font tous les autres (« UMPS ») ; séduire des électeurs aux idées très diverses, même si elles sont a priori incompatibles entre elles.
Le plus terrifiant est que cette stratégie du Cetorhinus fonctionne. Je me souviens d’un candidat à la présidentielle affublé d’un bandeau de pirate qui rassemblait moins de 3% des électeurs. Son parti, dont il est toujours le président d’honneur, tourne désormais autour des 40%. Je pense que les media de notre pays portent une grande part de responsabilité dans cette progression. Ils ont fait passer le FN du statut de paria à celui de monstre de foire qu’on exhibe sur les plateaux pour faire peur, puis à celui de parti « presque » comme les autres, puis à celui de parti qu’il faut écouter puisqu’il est le premier de France ; bientôt le FN sera présenté comme le recours ultime. Où sont les journalistes teigneux à l’anglo-saxonne capables de poser vingt fois la même question s’ils jugent n’avoir pas obtenu de réponse satisfaisante ? Comment peut-on considérer comme réponse satisfaisante la pirouette du FN sur sa mutation magique en matière de politique économique ? Comment peut-on écouter sans broncher les délires d’un Gilbert Collard sur les questions de sécurité ? Comment peut-on éviter de mettre le FN face à ses (innombrables) contradictions ? Pourquoi entendons-nous parler cent fois plus des renoncements de François Hollande, renoncements certes exaspérants pour l’électeur de gauche qui a voté pour lui, mais qui signent seulement la transformation d’un socialisme timide en social-démocratie fade (peut-être le mot social est-il de trop), que du virage à 180° effectué par le FN dans le seul but de surfer sur la vague soulevée par les changements trop rapides de notre société ?
Le Cetorhinus avale tout avec sa gueule capable de se distendre de manière phénoménale, plancton en quantité, mais aussi crevettes, maquereaux, sardines et harengs. Le FN avale beaucoup (40% de l’électorat). On pourrait croire que ses mâchoires vont craquer à force de s’écarter autant, mais elles tiennent bon. Encore un petit effort, et il gobera 51% des votes. Alors nous serons fixés, nous découvrirons quelle politique il compte mener. Personnellement je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elle pourrait finalement être. Je doute que les dirigeants du FN le prévoient eux-mêmes. Qui sait-ce qui se passe dans l’estomac d’un monstre ?