Un endroit où faire connaissance avec mes romans
La réforme scolaire du gouvernement Valls a fait couler beaucoup d’encre. Entre attaques venues de toutes les directions et boucliers brandis par la garde présidentielle, il est parfois difficile de démêler la réalité de la caricature ou du mensonge.
Une chose est sûre : les classes « d’élite », classes européennes et filière bilangue, vont disparaître. Les moyens seront largement dilués pour que tous nos chers bambins butinent un peu plus tôt quelques mots d’allemand. Au nom du principe censément de gauche que l’élite c’est mal et que tout le monde doit aboutir à l’excellence (ou plutôt à mon avis, avec cette réforme, personne, mais l’important c’est l’égalité, fût-elle l’égalité dans la médiocrité)
Premier effet à prévoir : le non-respect des engagements pris avec l’Allemagne. Dans un but tout à fait louable de rapprocher des peuples qui n’ont cessé de se faire la guerre, chacune des deux nations s’était engagée à respecter un quota d’enfants apprenant la langue du pays voisin et autrefois ennemi. Les Allemands, qui usent de toutes sortes de moyens pour obliger leurs élèves à apprendre le français, ne voient guère la réforme qui se profile chez nous d’un bon œil. A juste raison. Pour un avenir « main dans la main », il faut suffisamment d’Allemands qui parlent français, et de Français qui parlent allemand. Pas une masse d’individus qui baragouinent trois mots. J’ai fait allemand deuxième langue (démarrage en 4ème), du coup mon niveau dans la langue de Goethe est celui de « Papy fait de la résistance ». Mon fils a suivi une filière bilangue (puis Abibac), il est bilingue et fait des études supérieures en Allemagne. Ma fille aînée, issue d’une classe européenne, travaille à Berlin. Il serait catastrophique que les étudiants, finalement assez nombreux, qui suivent ce genre de cursus et deviennent de vrais germanophones, disparaissent complètement à la suite de cette réforme.
Deuxième effet à prévoir : la fin d’un système qui permettait, sans le dire, de constituer des classes de niveau ; la disparition de cet « élitisme » odieux aux yeux de notre ministre de l’Education nationale. Il est étonnant de constater à quel point nul ne s’offusque jamais de constater que certains individus sont rapides à la course et d’autres lents, que certains possèdent une belle voix et d’autres chantent comme des casseroles, mais qu’il semble scandaleux que les aptitudes scolaires ne soient pas les mêmes pour tous. Cela dit, l’entraînement permet à n’importe qui de courir plus vite, sans devenir Usain Bolt, ou de chanter mieux, sans devenir Pavarotti. Alors, pourquoi, au nom du sacro-saint principe d’égalité qui anime notre gouvernement, ne pas fermer l’INSEP et affecter tous ceux qui y travaillent dans des classes d’EPS sur l’ensemble du territoire ? Certes, nos sportifs brilleraient moins dans les compétitions internationales, mais combien d’enfants patauds seraient « tirés vers le haut » en terme de capacités physiques ? Le plus désespérant dans cette volonté réformatrice de notre gouvernement, c’est qu’il imagine rendre service aux moins doués sur le plan scolaire. Comme si permettre à un élève en difficulté de commencer une troisième langue plus tôt allait lui venir en aide, alors qu’il peine à maîtriser une seule langue. Il me semble qu’un enseignement juste, un enseignement qui donne de vrais chances à tous, devrait être un enseignement « à la carte ». Trois langues pour ceux qui sont en mesure d’assimiler trois langues, et un enseignement renforcé du français pour ceux qui sont en retard. C’est seulement dans ces conditions que les plus en difficulté pourraient raccrocher.
Troisième effet à prévoir : la fuite des meilleurs élèves vers un système privé (du moins ceux dont les parents possèdent suffisamment de moyens financiers). Il est un fait incontournable dans cette affaire : les parents souhaiteront toujours la meilleure formation possible pour leurs enfants. S’ils ne peuvent plus l’obtenir dans l’enseignement public, ils la trouveront ailleurs. Réponse de Najat Vallaud-Belkacem, sur une radio, à une mère d’élève qui évoquait le sujet : « Je vous comprends, je réagirais probablement comme vous de manière individuelle, mais je suis en charge de la collectivité, et je dois agir pour le bien commun ». Sauf que le bien commun n’est jamais autre chose que l’addition de cas individuels. Tant qu’il existait un moyen, dans l’enseignement public, d’accéder à un enseignement d’élite par le biais de classes bi-langues ou de filières européennes, les parents d’élèves capables de suivre ce type d’enseignement l’utilisaient. Désormais, ils prendront une autre voie. Et c’est là que se situe la conséquence la plus dramatique, la plus désolante de cette réforme : les riches prendront une autre voie. L’obsession de faire disparaître l’élite basée sur les capacités et le mérite fera naître une élite basée sur les moyens financiers ; à l’anglo-saxonne. On ignore souvent les raisons qui ont conduit à la création de l’Ecole Polytechnique, pépinière de surdoués et de bourreaux de travail payés par la collectivité pour faire leurs études. Ce système instaurait les Maths comme critère premier de sélection, parce que les Maths ne favorisent pas les élèves issus de milieux aisés (contrairement au français, au latin, au grec, que des enfants ayant grandi dans un milieu de culture maîtrisaient forcément mieux). C’était ça, le grand rêve républicain. Qu’une élite puisse naître, indépendamment de l’origine sociale. Il y a beaucoup à dire sur une méthode qui ne jurait que par les Maths au détriment du reste, mais au moins l’idée était de permettre aux élèves doués et travailleurs d’accéder aux plus hautes fonctions, grâce à leur mérite, quelle que soit leur origine ; la fameuse « méritocratie républicaine ». Le fondement de cette idée, c’est qu’il existe une élite intellectuelle, et qu’elle doit provenir de l’ensemble du corps social. Il existait d’autres systèmes, moins prestigieux mais ô combien utiles, comme l’Ecole Normale, où des gamins de 15 ans devenaient boursiers s’ils étaient capables d’y entrer, prodigieux ascenseur social depuis longtemps détruit.
Ainsi, un gouvernement de gauche va nous conduire vers une société où le libéralisme économique pourra s’insinuer jusqu’au cœur. En refusant le fait que tous les élèves ne possèdent pas les mêmes dispositions aux études, ni la même volonté de faire des études, elle va réussir à créer le rêve de la droite la plus ultra-libérale, une société où seuls les plus riches auront accès à ce que l’enseignement peut offrir de mieux. Mais sans doute ce mouvement est-il amorcé depuis longtemps déjà. On voit des pubs d’Acadomia à la télévision, signe que ce système qui dispense des cours privés à qui peut se les offrir est florissant. Et des destins comme celui de mon père, fils de chauffeur de bus, qui ne parlait pas français en entrant à l’école (mais seulement patois), qui a réussi à s’en sortir grâce à l’Ecole Normale (dès qu’il a eu 15 ans ses parents ne pouvaient plus verser un sou pour lui) et aller jusqu’à réussir l’agrégation, de pareils destins n’existeront plus. Nous aurons atteint l’enfer scolaire d’où seul l’argent peut vous extirper, grâce à une voie pavée des bonnes intentions socialistes.