Un endroit où faire connaissance avec mes romans
Depuis les tueries perpétrées à Paris le 7 janvier dernier, nous sommes abreuvés d’articles et de débats télévisés ou radiodiffusés sur les raisons qui peuvent pousser certains de nos concitoyens français à se lancer dans une « guerre sainte » au nom de valeurs nées d’une compréhension biaisée de l’Islam. Tout a été dit et écrit sur le terreau qui permet à cette génération de djihadistes de grandir (banlieues-ghettos, mais pas seulement étant donné le profil des candidats, la recherche d’un « idéal » compte beaucoup, et la révolution mondiale des années 70 a été remplacée par une autre utopie génératrice de violence terroriste) ; sur les moyens de l’embrigadement et de la radicalisation (mélange de techniques sectaires éprouvées et de modernité utilisant à fond les possibilités offertes par Internet) ; sur les dures réalités auxquelles les impétrants se retrouvent confrontés sur le terrain, qui peuvent en écœurer certains et en exalter d’autres (se trouver contraints de commettre d’abominables massacres difficilement assimilables à des actes héroïques pour les hommes, servir de « filles de réconfort » pour les femmes, aller se faire exploser lors d’attentats-suicides pour les deux) ; sur la manière dont il convient de gérer l’éventuel retour de ces djihadistes au sein du territoire national ; sur les moyens de prévenir cette fascination difficilement compréhensible pour le commun des mortels ; sur les méthodes à employer afin d’empêcher tout phénomène d’amalgame, de confusion entre musulman et terroriste potentiel ; sur la nécessité d’élaborer quelque chose qui pourrait s’intituler « Islam de France », quelque chose qui mettrait l’accent sur l’attachement aux valeurs de la République (laïcité en tête) et sur lequel il serait possible de s’appuyer pour mener une contre-propagande à destination de l’infime proportion d’individus tentés par une dérive extrémiste.
Autant de problématiques importantes, autant de questions qui méritent d’être posées et si possible résolues, mais qui n’abordent jamais un sujet pourtant fondamental : ce jihad, que prétendent mener les quelques centaines (ou milliers ?) de jeunes occidentaux prenant un billet d’avion pour la Turquie (voie d’entrée pour le nouvel Etat islamique autoproclamé, né sur les décombres de la Syrie, qui s’est autodétruite, et de l’Irak, que l’intervention « bushienne » a bien aidé à voler en éclats), CONTRE QUI se déroule-t-il ? J’imagine que la quasi-totalité de ceux qui partent « la fleur au fusil », si on le leur demande, répondront qu’ils entendent lutter contre une sorte de dévoiement occidental, destructeur des véritables valeurs religieuses islamistes, et qui a corrompu les pays musulmans dans lesquels un Etat qui prône un degré élevé de « pureté » est en train de se construire. Or rien n’est plus faux. Dans les faits, sur le terrain, ils iront affronter le double de Daesh, son jumeau, à savoir une entité quasiment aussi féroce, mue par une volonté identique de promouvoir ce qu’elle considère comme le véritable Islam, et tout aussi haineuse de ce que représente l’Occident. Le jihad qui fascine certains jeunes Européens n’est pas la guerre sainte dont ils rêvent, elle n’est qu’un balbutiement de l’histoire, un nouveau conflit entre sunnites et chiites.
L’armée irakienne équipée et formée par l’Amérique s’est débandée devant les troupes de Daesh, tout simplement parce qu’elle était composée d’hommes qui n’avaient nulle intention de mourir pour un concept, l’Etat irakien, qui n’existe plus. L’Etat syrien n’a d’ailleurs pas plus de consistance. Dans cette région du monde, il ne reste que des factions, ethniques (kurdes), claniques (autour d’El Assad), religieuses. Et le choc principal qui est en train de se dérouler a lieu entre les vieux ennemis chiites et sunnites. L’armée irakienne qui a resurgi est chiite (composée d’ailleurs à 60% de milices religieuses). Elle est appuyée par des pasdaran iraniens. L’homme qui de fait dirige cette force, Kacem Soleimani, est un chef des Gardiens de la Révolution, aguerri par le conflit sanglant entre l’Iran et l’Irak, cauchemar des Américains lorsqu’il instrumentalisait contre eux les milices chiites en Irak, et qui n’a probablement rien à envier en termes de fanatisme à Al-Baghdadi. Aux horreurs commises par les troupes de l’Etat Islamique répondent celles des milices chiites, promptes à considérer tous les civils sunnites comme des « collabos » de l’EI. Les Occidentaux, à la fois ravis que des troupes au sol puissamment équipées et farouchement déterminées combattent Daesh au sol, et effarés de voir l’épouvantail iranien prendre pied en Irak, ont suspendu leurs bombardements. La guerre sainte bat son plein. Mais c’est une guerre entre musulmans, fanatisme chiite contre fanatisme sunnite. Je précise bien fanatisme, car les populations qui aspirent à vivre en paix n’ont plus pour seul espoir que les soldats qui occuperont leurs terres soient de la même confession qu’eux. L’histoire nous a enseigné que lorsqu’une guerre de religions se déroule, c’est bien l’unique critère qui sépare un condamné d’un survivant.
Je crois que la première mesure à prendre pour dissuader des jeunes Européens d’aller grossir les rangs de l’EI serait de faire savoir, de manière claire, par tous les moyens d’information possibles, que le combat qu’ils comptent mener, ils le mèneront contre d’autres musulmans, eux aussi persuadés de défendre l’Islam, eux aussi prêts à mourir dans ce but, eux aussi pleins de mépris pour l’Occident. S’ils voient face à eux leur propre image dans un miroir, peut-être hésiteront-ils. A moins que les recruteurs ne réussissent à les convaincre qu’une théocratie musulmane rigoriste (leur utopie, donc) mérite d’être éradiquée, et qu’une guerre sainte contre d’autres croyants est une priorité.