Un endroit où faire connaissance avec mes romans
Dieudonné, défini comme humoriste (il l’était il y a une vingtaine d’années, indubitablement), nous amène à nous interroger sur la liberté d’expression. Lorsque j’écris nous, cela implique que je commence par m’interroger moi-même. Il y a quelques temps, je me suis embarqué dans une polémique Face Book (exercice que j’évite généralement) pour défendre le droit d’expression de Charlie Hebdo à se moquer des religions. Certains contradicteurs pensaient déceler au sein de ce journal un « racisme anti-musulman », ce qui n’est pas mon opinion. Même si je n’apprécie pas toujours les manières de Charlie Hebdo, je me suis escrimé à expliquer leur droit à pourfendre (toutes) les religions au nom de la laïcité. D’où mon questionnement actuel : pourquoi suis-je attaché à la liberté d’un journal comme Charlie, et suis-je révulsé par « l’humour » de Dieudonné ? Est-ce que je ne réagis pas comme tous ceux qui aiment la liberté d’expression lorsqu’elle va dans le sens de leurs idées, et veulent lui imposer des limitations dans le cas contraire ?
La première réponse, c’est qu’il est acceptable de lutter, de débattre, de vilipender, de se moquer, lorsqu’on se trouve dans le champ des idées (donc des croyances) et des actes. On doit être libre de s’exprimer pour s’en prendre à ce que d’autres font, déclarent, professent. Il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de s’en prendre à d’autres pour ce qu’ils sont. C’est à cet endroit que passe la ligne qui sépare la liberté d’expression et l’incitation à la haine raciale. Notons qu’en règle générale, ceux qui sont victimes du racisme sont définis par leurs bourreaux. Ils n’ont pas la bonne appartenance. Ils sont intégrés, à leur corps défendant, dans un groupe plus ou moins vaste, et on leur prête, quoiqu’ils fassent ou disent, des sentiments et des actes caractéristiques de l’ensemble des individus formant ce groupe. Litanie interminable : « Vous les Noirs, vous les Arabes, vous les Chinois, vous les Tutsis, etc, etc… » Bien entendu on en arrive à ce qui pose problème dans le cas de Dieudonné et de ses propos : « Vous les Juifs ». Ce qui caractérise l’antisémitisme, c’est qu’il ne se préoccupe guère (ou seulement lorsque ça l’arrange dans ses démonstrations bancales) du dogme religieux. Il ne s’attaque pas à des individus pour ce qu’ils croient et déclarent, mais bel et bien pour ce qu’ils sont. Les nazis définissaient une « race juive », et déterminaient qui appartenait à cette race en étudiant sa généalogie. Les antisémites actuels se contentent d’un nom, et ne se donnent pas la peine de savoir si celui qui porte ce nom est croyant ou athée, conservateur ou progressiste, belliqueux ou pacifiste. Il est juif, et cela leur suffit.
La deuxième réponse, c’est qu’il existe des faits, historiques et scientifiques, des faits qui ne relèvent pas du débat. Je sais bien que pour les créationnistes l’évolution des espèces n’est qu’une opinion, mais à ce compte-là nous pourrions ranger dans la catégorie des opinions la révolution de la Terre autour du soleil et l’expansion de l’univers. Ainsi que l’existence des chambres à gaz et des camps de concentration. Ce que font les négationnistes que se plaît à fréquenter Dieudonné. Contester des faits avérés ne relève pas de la liberté d’expression, mais de l’obscurantisme. Et lorsque cet obscurantisme nourrit des thèses racistes, il n’est plus seulement risible ou pathétique, il est dangereux.
Interdire les spectacles de Dieudonné me semble stupide, légalement discutable, et totalement contre-productif. Cela ne ferait que renforcer sa position de victime d’un « système » (quel système ? Le complot juif mondial ? Celui qui est issu du « Protocole des sages de Sion » ?) Il est préférable d’expliquer lorsque c’est possible (face à certains interlocuteurs, c’est plutôt ardu) et d’éduquer. En ce qui concerne Dieudonné, je ne parviens toujours pas à comprendre comment quelqu’un qui a été lui-même victime du racisme en arrive à appliquer à d’autres les recettes nauséeuses dont il a fait les frais. Sans doute la haine est-elle une plante plus facile à faire pousser que la compassion. Et un sentiment plus rassembleur que la fraternité. Hitler voulait bien s’appuyer sur le grand mufti de Jérusalem, à qui un commun antisémitisme virulent le liait. Leur haine partagée (deux adeptes de la solution finale) était si forte que le führer avait réussi à oublier que la pureté raciale du grand mufti ne correspondait pas forcément aux exigences nazies. Il en était même venu à s’esbaudir devant ses caractères aryens et lui prêtait une généalogie remontant aux Romains. J’imagine que le grand mufti ne se préoccupait pas, de son côté, de la délirante hiérarchie raciale mise au point par Hitler. Etranges accommodements avec la réalité.
Cela explique sans doute que l’on puisse aujourd’hui chanter « Shoah nanas », parler de pornographie mémorielle à propos de l’holocauste, faire applaudir un écrivain négationniste, et oublier que ceux qui conçurent et firent fonctionner les camps de concentration ne considéraient pas les Noirs comme des êtres humains. Ils y déportèrent vingt mille Africains issus des colonies allemandes ; et tous les « bâtards de Rhénanie », enfants d’Allemandes et de tirailleurs sénégalais des troupes d’occupation françaises installées en Rhénanie après la première guerre mondiale. Dieudonné devrait songer qu’il salit aussi la mémoire de ces hommes lorsqu’il fait de l’humour à propos des camps d’extermination. Mais sans doute sa haine des Juifs est-elle plus forte que tout.