Un endroit où faire connaissance avec mes romans
Ah comme ils sont agaçants, ces Grecs ! Ils rejettent l’austérité, par la voix de leur gouvernement, et puis, si toutefois ce n’était pas assez clair, par celle du peuple consulté directement au moyen d’un referendum. Traduit en allemand (ou en finnois, ou en slovaque), ça donne : « on veut continuer comme avant, à fonctionner avec votre argent ; sans lui, c’est trop dur ! » Allez dire ça à un Slovaque, dont le salaire minimum est inférieur à celui d’un Grec, et qui ne voit pas défiler les reportages sur l’insupportable difficulté de l’existence en Slovaquie. Depuis Monsieur de La Fontaine, on sait que les fourmis ne sont pas portées à l’indulgence avec les cigales en période de crise.
Il faut dire que même avec un regard de gauche, à savoir une manière de considérer le problème particulièrement suspicieuse envers le rôle des banques dans toute cette affaire, le gouvernement grec agace. Il lui aura fallu des mois de pressions et de menaces incessantes de la part de ses partenaires européens pour se décider à proposer des mesures qui ne relèvent pas d’un ultralibéralisme odieux broyeur de petites gens, mais d’un principe de base dans un système démocratique : demander aux riches de contribuer au bien public à la hauteur (très élevée) de leurs moyens. En clair, faire enfin payer les armateurs et l’Eglise orthodoxe. On peut rétorquer que ces mesures font partie d’un ensemble dans lequel se trouvent des pilules amères à avaler pour les moins fortunés, mais tout de même, les objectifs du gouvernement Tsipras seraient apparus moins louches si la volonté de faire participer au fonctionnement de l’Etat grec ceux qui en ont parfaitement les moyens avait été affichée d’emblée. La conclusion que l’on peut tirer de ces mois de tragédie grecque, surtout après la reddition sans conditions de Tsipras, c’est que nous avons assisté non pas à des négociations mais à une partie de poker où chaque camp voulait faire craquer l’autre sans rien lâcher mais en agitant des menaces terrifiantes : « Si on sort de l’Euro, la catastrophe vous atteindra tous ! Les marchés vont paniquer, ce sera une crise terrible, bien pire qu’en 2008 ! Payez, et ne nous demandez rien, comme avant, sinon… » ; « Même pas peur ! On est prêt pour le Grexit, d’ailleurs tout a été calculé, voyez, on a apporté le dossier, c’est dans les tuyaux. En fait ce serait même bénéfique si vous pouviez prendre la porte de sortie. Mais alors là, je ne vous dit pas l’horreur pour la Grèce ! Obéissez, adoptez nos mesures, sinon… »
En fin de compte, une certaine forme de solidarité aura prévalu. La cigale n’a pas été jetée dehors avec un tonitruant « Eh bien dansez le sirtaki maintenant ! ». On aurait aimé ressentir, de chaque côté, plus de préoccupation pour les inquiétudes et les intérêts de l’autre. Voir des Grecs moins hermétiques à ce qui pouvait légitimement exaspérer leurs partenaires ; des Allemands moins psychorigides sur les questions financières ; et des Finlandais moins puritains dans le style « pour tes péchés tu devras payer », et avec un peu plus de hauteur de vue géostratégique.
L’Europe ne devrait pas se contenter d’être un ensemble de pays connectés par des contrats marchands, des voisins qui font des affaires ensemble mais se soucient peu de savoir si la grand-mère de l’appartement d’à-côté vient de mourir ou si le fils aîné s’est cassé la jambe. L’Europe n’aura un avenir que si son destin commun va bien au-delà de la gestion des intérêts d’emprunts. Il est temps de comprendre que les peuples de notre continent, qu’ils le veuillent ou non, ne sont pas liés que sur des questions monétaires ; qu’ils font parfois les uns pour les autres des choses qui n’ont pas de prix.
Les Italiens ne sont peut-être pas des modèles de gestion à la germanique, mais ils supportent sans qu’on leur donne le moindre coup de main l’afflux incessant de « boat-people » venus de l’autre côté de la Méditerranée, uniquement parce que leur situation géographique les y expose. Un ancien président français, qui nous a pourtant habitués aux déclarations péremptoires empreintes de stupidité, a battu à ce propos tous les records de crétinerie en déclarant que s’il y avait une fuite d’eau dans la cuisine, les occupants des autres pièces n’avaient pas à se sentir concernés. Dans l’immeuble Europe, tous les locataires devraient se sentir concernés par les problèmes de plomberie italiens. Quiconque a déjà vécu un dégât des eaux sait bien qu’il provient souvent d’une fuite non réglée chez le voisin du dessus.
Quant à la France, à peine plus dans les clous budgétaires que l’Italie, elle est bien la seule nation européenne à envoyer ses soldats se battre (et éventuellement mourir) pour tenter de contenir dans l’œuf la menace terroriste djihadiste qui concerne a priori tout le monde. On pourra toujours rétorquer que la France est un affreux ex-pays colonialiste qui ne fait que défendre ses intérêts d’ex-vilain pays colonialiste, mais j’invite tous ceux qui ne sont pas sortis de l’époque de Carlos, de la Bande à Bader et des Brigades rouges, à observer la situation géopolitique actuelle, et à méditer sur les richesses faramineuses et immédiatement exploitables de la bande sahélo-saharienne, pays de cocagne où coulent le lait et le miel.
Bref, il est pénible pour les copropriétaires qui se battent avec les fuites d’eau et réparent les parties communes cassées de se faire réprimander continuellement par les vertueux qui payent leurs charges rubis sur l’ongle, vu qu’ils économisent sur des achats de balais, de serpillères et de boîtes à outils. Il est tellement plus facile de compter sur les autres en cas de coup dur éventuel, à la manière des moralisateurs Autrichiens ou Hollandais, budgétairement irréprochables, mais qui sont en train de faire disparaître leurs armées à la vitesse d’un glaçon fondant au soleil.
Peut-être n’ai-je pas compris que le monde est en train de devenir cool, et que dans la rue où se trouve l’immeuble Europe, il n’y a que des gens sympas. Et, c’est évident, la seule préoccupation des habitants de l’immeuble doit être le paiement des charges ; à tout prix, et au détriment de tout le reste.