Un endroit où faire connaissance avec mes romans
Peut-être avez-vous déjà vu une représentation de l’Homonculus de Penfield. Il s’agit d’un être dont chaque partie du corps possède une taille proportionnelle à l’importance qui lui est donnée par le cerveau humain. Le résultat est une sorte d’horrible gnome, au tronc rachitique, aux membres ridiculement grêles, affublé d’une tête énorme aux lèvres et à la langue disproportionnées, et doté de mains gigantesques. On est loin de l’Homme de Vitruve, l’individu aux proportions parfaites dessiné par Léonard de Vinci.
Imaginez que les événements se produisant au sein d’une société soient le corps humain, et l’information fournie par les media à propos de ces événements une représentation graphique de ce corps. A quoi ressemblerait cette image ? Mon opinion est qu’elle serait très loin de l’Homme de Vitruve, et très proche de l’Homonculus de Penfield ; probablement encore plus caricaturale et grotesque que l’Homonculus de Penfield.
Deux phénomènes couverts récemment par les media illustrent cette idée. Tout d’abord la menace du virus Ebola. Il y a quelques années, télévisions, radios et presse écrite semblaient s’ingénier à vouloir nous faire croire que la grippe aviaire était sur le point d’exterminer l’Humanité. Sauf que quelques dizaines de morts dans un bassin asiatique de trois milliards d’individus, et un mode de contamination qui implique l’inhalation de particules issues des fientes de volailles, ça ne peut pas, pour quiconque possède la moindre notion d’épidémiologie, représenter des signaux d’alertes sérieux. Las, un malheureux vétérinaire hollandais travaillant pour des élevages industriels de volailles avait contracté la maladie ! L’épidémie était à nos portes ! Malgré cet unique cas en Occident, dû à des conditions de travail très particulières, l’affolement médiatique se poursuivait. Le seul journaliste à traiter sérieusement l’affaire fut Jean-Daniel Flaysakier. Il faut dire qu’il est également médecin, oncologue, et titulaire d’un master d’épidémiologie de l’Université de Harvard ; autant dire que, lui, savait de quoi il parlait. Mais aucun de ses confrères et consœurs (journalistes, pas médecins), ne suivit son exemple. Aujourd’hui les media remettent le couvert avec Ebola ; un virus effrayant, à cause de sa forte mortalité. Donc un bon sujet. Un bon sujet pour la fiction, certes. On peut citer le roman Virus de Robin Cook, certains épisodes des séries télé Sevens Days ou 24 h Chrono, ou même le film 28 days later pour lequel Danny Boyle a déclaré s’être inspiré du virus Ebola. La liste est loin d’être exhaustive. Le problème est que les media semblent chercher leur inspiration dans la fiction, et que l’action des autorités semble s’appuyer sur le phénomène médiatique. Pourquoi une flambée d’activité d’un virus qui sévit depuis quarante ans en Afrique du centre et de l’Ouest est-elle en train de créer une psychose de pandémie ? Cette année, Ebola aurait tué un peu moins de trois mille personnes (en Afrique exclusivement) Prenons au hasard une autre maladie qui sévit sur le même continent, le paludisme. Les données disponibles varient de 650 000 à 1,2 millions de morts dans le monde, dont 80% en Afrique, soit 520 000 à 960 000 morts en Afrique. 200 à 300 fois plus de morts. Qui parle du Paludisme ? Pourquoi ne parle-t-on pas d’une maladie des centaines de fois plus destructrice qu’Ebola, et ceci uniquement pour l’année écoulée ? Pour les quarante dernières années, le déséquilibre est bien plus grand. Je ne suis pas en train de dire que le virus Ebola doit être négligé, ou méprisé. Je m’interroge seulement sur la disproportion du traitement médiatique par rapport à la réalité. Tout se passe comme si le virus Ebola pouvait être intégré dans un scénario catastrophiste, un truc qui s’insère bien dans un imaginaire collectif nourrit de grandes peurs mêlant des pandémies exterminatrices et des terroristes manipulateurs de virus. Tout se passe comme si les media ne faisaient plus de l’information, mais une sorte de fiction vaguement adossée à la réalité. Le drame des maladies, en général, sur le continent africain, est un drame de la pauvreté, de l’absence de couverture médicale, un terrain qui autorise chaque virus, chaque bactérie, chaque parasite, à frapper les populations bien plus durement que dans nos pays riches.
Moins tragique est le phénomène des « clowns maléfiques ». La filiation avec la fiction (It, de Stephen King, par exemple) est ici bien plus évidente. Avec ces clowns, l’Homonculus de Penfield est véritablement grotesque et ridicule. Que quelques ados s’amusant à faire peur avec un nez rouge et des haches en plastique puissent engendrer une déferlante médiatique nourrissant la psychose et influant l’action des autorités (« Si vous repérez un clown, surtout faites le 17 et ne tentez rien par vous-mêmes ! ») est proprement sidérant. Quant aux rarissimes vraies agressions perpétrées par des déséquilibrés déguisés en clowns, on se demande pour quel motif elles seraient plus graves, plus inquiétantes, plus alarmantes, que des agressions commises par des types encagoulés, avec un casque de moto ou à visage découvert. Ce qui est triste, dans cette clownerie, c’est que le traitement médiatique ahurissant de l’affaire génère un emballement sur les réseaux sociaux, suscite des vocations clownesques (filmées et diffusées sur le net de préférence) qui elles-mêmes pourront nourrir le phénomène.
L’Homonculus de Penfield médiatique est devant nous, avec ses gigantesques mains qui peuvent broyer l’Humanité en un rien de temps (le virus Ebola) et qui nous tire sa langue monstrueuse (les clowns maléfiques) pour nous faire peur. Si vous vous intéressez à la réalité des menaces qui planent sur le monde, et pas aux épouvantails brandis par les media, lisez des sources sérieuses. Un travail de la NASA, par exemple. La NASA ? Encore un truc de satellite fou qui va percuter la Terre ! Et non. Ce serait bien pour nourrir l’Homonculus de Penfield médiatique, mais il ne s’agit pas de cela. La NASA s’est servi des prodigieuses capacités de calcul à sa disposition pour déterminer quelles sont les menaces les plus inquiétantes pour l’Humanité dans un avenir proche. Il y en a deux. Ni Ebola, ni les clowns agressifs. Il s’agit du réchauffement climatique (essentiellement pour les phénomènes migratoires gigantesques qu’il risque d’engendrer) et du creusement vertigineux des inégalités sociales. Des sujets dont on n’entend guère parler. Tant qu’on a peur de se faire attaquer par Bozo au coin d’une rue, on ne pense pas aux îlots de milliardaires qui se multiplient au sein d’un océan de misère toujours plus sombre.