Un endroit où faire connaissance avec mes romans
Emmanuel Macron fut récemment l’invité matinal de Jean-Jacques Bourdin. Une occasion pour le sémillant Ministre de l’Economie d’exposer ses idées qualifiées un peu partout de novatrices, audacieuses, originales, etc, etc… Que cet homme nous soit présenté comme le futur du PS (on n’ose plus dire du Socialisme ou de la gauche, ces mots-là tombent en désuétude) me terrifie. Pas question de lui faire un mauvais procès sur le thème « banquier d’affaires- cuillère d’argent dans la bouche ». Après tout, si quelqu’un renonce à gagner des montagnes de pognon pour faire de la politique, c’est-à-dire, au sens noble du terme, s’occuper du bien commun, on ne peut que l’en féliciter. On ne doit juger un ministre que sur ce qu’il fait et ce qu’il propose. Or, concernant Emmanuel Macron, c’est là que le bât blesse.
La grande libéralisation des lignes de transport par autocars me semble être la première des « macronneries ». Après avoir entendu pendant des années les politiques de tout poil seriner que le transport ferroviaire devait être favorisé car plus écologique et plus sûr, voir mettre en œuvre un plan qui transfère sur les routes un flux de passagers que l’on prétendait garder sur les rails a de quoi énerver. Tout le monde peste contre les poids lourds qui sillonnent la France chargés de marchandises, bousillant le réseau payé par le contribuable, mais au bénéfice d’entreprises sur lesquelles il s’est avéré impossible de prélever des taxes (s’y est-on pris comme il fallait ?). Non seulement les marchandises resteront sur les camions au lieu de passer sur des trains, mais les passagers vont passer des trains aux autocars. Plus de pollution, plus de dangers sur les routes.
Le choix a été fait par Emmanuel Macron de privilégier l’emploi (embauche de chauffeurs de bus) et le pouvoir d’achat (c’est moins cher de faire un trajet en autocar qu’en train, même si on y passe trois fois plus de temps) au détriment de l’écologie et de la sécurité. Les bénéfices (douteux) immédiats, plutôt que la vision à long terme. Pas vraiment une politique de gauche selon moi. Pas vraiment une politique du tout d’ailleurs.
Mais le pire se situe au niveau des propositions. La grande idée de la dérégulation. Elle ne sort pas du crâne d'Emmanuel Macron comme Athéna jaillissant tout armée de celui de Zeus, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire penser. Elle n’a rien d’original ni de novateur. Elle traîne depuis onze ans dans le rapport Cahuc-Kramarz, dont le candidat Sarkozy, en 2007, prétendait qu’il était son livre de chevet. En gros, il faut faire sauter tous les freins à l’emploi. Et sont considérés comme freins à l’emploi les exigences de qualification, voire les diplômes, demandés pour exercer une profession. Au final, on considère que n’importe qui peut faire n’importe quoi. L’ubérisation totale. Face à Jean-Jacques Bourdin, Emmanuel Macron se lâche et donne l’exemple de la restauration. « Vous et moi, Monsieur Bourdin, pouvons ouvrir demain un restaurant ! C’est merveilleux ! Et ça marche ! Pourquoi ne pas étendre cette possibilité à plein d’autres domaines ? Sachant que bien entendu, tout ce qui relève de la santé et la sécurité sera préservé ; on conservera des exigences de formation dans ces domaines. »
C’est ce que j’appelle un tissu de macronneries. D’abord il est faux de dire qu’on peut se lancer comme ça dans la restauration. Il existe (pour le moment) des obligations de formation OU d’expérience suffisante, et c’est heureux. Mais on sent que le fringant Emmanuel serait prêt à faire sauter ces maudits verrous lorsqu’on l’aura informé qu’ils existent. Ensuite penser que la restauration échappe au domaine de la santé et de la sécurité publique révèle des lacunes plutôt graves pour un ministre. Quelques chiffres : 250 000 à 750 000 toxi-infections alimentaires chaque année en France (chiffre probablement très sous-évalué, les Britanniques en déclarant 2 millions, et même si leur bouffe est dégueulasse…), conduisant à 70 000 consultations aux urgences, 15 000 hospitalisations et 400 décès. La manière dont les données sont recueillies et traitées varie d’un pays à l’autre, et les résultats ne sont pas toujours transparents. Nos cousins québécois annoncent néanmoins la restauration comme étant responsable de 60% des toxi-infections alimentaires (40% à domicile). Si on rapporte ce pourcentage à la situation française, et qu’on le pondère généreusement, on peut quand même estimer que les toxi-infections alimentaires en restauration tuent au moins chaque année autant de personnes que les kalachnikovs des terroristes en 2015.
La formation, ça compte, et dans tous les domaines. Les diplômes, c’est important. Les règles, c’est utile. Savoir ce qu’est une salmonelle ou un staphylocoque doré, comment ils se multiplient dans la nourriture et de quelle manière ils peuvent tuer quelqu’un, ça sauve des vies. Les restaurateurs ne sont pas trop formés, ils le sont plutôt insuffisamment. Notre président déclare vouloir former 500 000 chômeurs pour leur faciliter l’accès à l’emploi. Dans le même temps, son ministre de l’Economie déclare que tout irait mieux si on supprimait toutes ces exigences ridicules qui contraignent trop de gens à acquérir un savoir avant d’exercer un métier.
J’ai toujours pensé que le progrès consistait à construire une société avec plus de connaissances et plus d’exigence. J’ai toujours cru que les idées de gauche consistaient à permettre l’accès à ces connaissances au plus grand nombre ; de manière à ce que les métiers les plus qualifiés, les plus exigeants, puissent être exercés par des individus venant de tous les milieux sociaux. Il semble que Monsieur Macron n’a ni la même vision du progrès, ni la même vision de la gauche.