Un endroit où faire connaissance avec mes romans
« Sur une distance d’un mois et vingt-cinq jours de marche, je dévastai le pays, j’y répandis le sel et les épines. Je fis cesser les cris joyeux dans les campagnes où je laissai s’établir les onagres et les gazelles et toutes les espèces d’animaux sauvages. »
Cette fanfaronnade macabre n’est pas signée Abou Bakr al-Baghdadi, mais Assurbanipal, et elle date de vingt-sept siècles. Les Assyriens pratiquaient déjà les décapitations, en nombre suffisant pour élever des pyramides de têtes tranchées. Ils aimaient également dresser des cercles de captifs empalés autour des villes qu’ils assiégeaient, ou orner les murs de leur capitale avec la peau des ennemis vaincus. Tout cela pour la plus grande gloire du dieu Assur. Mais la satisfaction de ce dernier n’est probablement qu’un prétexte insignifiant, le véritable objectif des rois assyriens étant la domination absolue sur un territoire de plus en plus vaste, sur une population de plus en plus importante.
Cet emploi de ce que nous appelons terreur, barbarie, monstruosités, crimes contre l’humanité est une constante de l’Histoire. Toujours dans le même but : imposer son joug. La religion, et je suis d’autant plus à l’aise pour le dire que je suis athée et passablement anticlérical, n’a pas grand-chose à voir là-dedans. Il suffit pour s’en convaincre de prendre trois exemples marquants, très éloignés dans le temps, qui illustrent parfaitement la volonté de domination s’appuyant sur une extrême férocité.
Les Romains tout d’abord. Bâtisseurs d’un empire remarquable par son étendue et sa durée, ils faisaient preuve d’une grande tolérance sur le plan religieux, toujours prêts à accueillir de nouveaux dieux aux côtés des leurs. Mais ils ne supportaient guère la moindre velléité d’échapper à leur autorité ou de contester leur mode de vie, les six mille esclaves révoltés crucifiés le long de la Voie Appienne en témoignent. Quant au martyre des chrétiens, il n’est pas dû à une quelconque volonté d’éradiquer une religion pour éradiquer une religion. Les chrétiens avaient le défaut, aux yeux des Romains, de prétendre que leur dieu était unique, au lieu de le rajouter modestement au panthéon pléthorique de l’empire.
Les Mongols ensuite. Exactement comme les Romains, ils étaient curieux et tolérants en matière spirituelle. Ce qui n’a pas empêché Gengis Khan d’être, si l’on rapporte l’importance de ses massacres à la population mondiale du treizième siècle, le premier exterminateur de l’Histoire devant Hitler et Staline ; massacres agrémentés d’atrocités si grandes qu’elles semblaient inconcevables, même à une époque bien moins douce que la nôtre. Mais les Mongols voulaient dominer, étendre leur territoire, et faire de la Terre entière, selon le rêve de leur khan, une pâture pour leurs chevaux.
Les nazis enfin. Aucune foi ne les motivait. Leur haine des Juifs (considérés comme une race) était ethnique. Ils ne cherchaient nullement à restaurer un empire chrétien germanique, et tout au contraire détestaient les principes évangéliques, bons selon eux pour les faibles et les efféminés. Ils voulaient écraser des religions parce qu’elles gênaient leurs idées, pas au nom d’une autre religion, leur vague sympathie pour un paganisme germano-scandinave étant surtout du domaine symbolique.
La volonté de dominer, d’imposer aux autres ses lois et ses règles, en se servant pour cela de l’instrument de la terreur, est une pulsion qui remonte à la nuit des temps. La religion sert parfois d’outil, parfois non. Daech est un énième avatar de ce monstre, et dans son cas, la religion musulmane est un outil, mais certainement pas une motivation. Ce qui explique que l’immense majorité des musulmans soient désemparés devant un phénomène qui les révulse. Ils pourront toujours manifester leur incompréhension et chercher dans le Coran ce qui peut bien guider les terroristes de Daech. Les chefs de ces derniers se contrefichent du Coran, ou de comprendre la signification du Coran. Ils veulent étendre leur domination et propager leurs règles, l’Islam n’étant pour eux qu’un pratique instrument.
Une société en paix, démocratique, aux mœurs libres et tolérantes est une chose inhabituelle. Nous croyons que c’est la norme parce que nous n’avons connu que cela, alors que c’est l’exception. La norme c’est la guerre, la tyrannie, la violence et le joug pesant de ceux qui veulent dominer. A nous d’œuvrer pour que cette singularité ne soit pas un simple accident de l’Histoire.