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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 12:07

Une des dernières déclarations d’Emmanuel Macron n’est pas passée inaperçue. Son ballon d’essai sur le statut des fonctionnaires a suscité de nombreuses réactions. A gauche Martine Aubry s’est fendue en gros d’un « ferme ta gueule », tandis que la droite goguenarde l’invitait à rejoindre ses rangs, où, parait-il, on n’aurait aucun scrupule à rendre l’emploi aussi instable dans la fonction publique que dans le privé.

Ce qui me semble dommage, c’est l’absence totale d’explications et d’analyse sur le sujet. Les média se sont contentés de pointer l’atteinte à l’électorat traditionnel de la gauche, comme si la politique se résumait à un simple clientélisme. Chez les élus, c’est Claude Bartolone qui est allé le plus loin, se contentant de dire que la chose publique était le seul bien des pauvres ; ce qui est vrai, mais plutôt succinct.

Pour creuser un peu le sujet, il suffit d’imaginer ce que serait une fonction publique sans emploi garanti : à terme, la fin de la démocratie. Pas besoin d’être grand clerc pour savoir que chaque fonctionnaire disposant d’un pouvoir régalien est constamment soumis à des pressions diverses pour orienter ses décisions. Pour certains, la perspective d’une carrière riche en promotions s’il prend la « bonne » décision ou plus laborieuse s’il prend la « mauvaise » suffit à lui faire ranger son éthique au placard. Mais sachant que leur emploi ne peut pas être menacé par une hiérarchie soucieuse de complaire à tel ou tel individu doté d’un bras à rallonge, la plupart peuvent se permettre d’agir en respectant uniquement les règles et la loi, identiques en théorie que l’on soit puissant ou misérable. Songez à une société où chaque juge, chaque policier serait assis sur un siège éjectable (dont le déclenchement appartiendrait à qui, d’ailleurs ?)

Admettons que l’on exclue du projet « macronnien » les fonctionnaires dotés de pouvoirs régaliens. Admettons que l’on prive de la sécurité d’emploi, au hasard, les enseignants, les médecins et les infirmières du secteur hospitalier, et ceux qui travaillent dans l’administration des impôts. Croyez-vous qu’à terme l’égalité des citoyens en matière d’éducation, de santé et de contribution au trésor public serait respectée ? Ne pensez-vous pas qu’une élite dotée d’un bon carnet d’adresses finirait par disposer d’un parcours scolaire taillé sur mesure pour ses enfants, d’un accès privilégié aux soins et d’une mansuétude accrue pour sa fraude fiscale ? Ce ne sont que quelques exemples. L’inégalité pourrait atteindre tous les secteurs de la vie en société.

La garantie pour un fonctionnaire d’être « intouchable » en ce qui concerne son emploi n’est pas forcément suffisante pour s’assurer qu’il sera impartial en toutes circonstances, mais elle est nécessaire. L’impartialité de la fonction publique profite d’abord à ceux qui ont le moins de défense, aux plus pauvres, aux plus fragiles. C’est pourquoi elle constitue un des fondements d’une démocratie.

Quant à ceux qui râlent contre les « privilèges » des « planqués » de fonctionnaires, qu’ils sachent que les concours de la fonction publique sont ouverts à tous ; les concours, ce vieux truc de la méritocratie républicaine, qui a remplacé le système de l’Ancien Régime, le bon vieux temps où l’on pouvait acheter des charges.

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13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 20:15

Les dégradations subies par l’œuvre d’Anish Kapoor exposée à Versailles ont relancé dans la presse le débat sur l’intolérance face à l’art contemporain. Le problème peut, à mon avis, être élargi. Il ne se limite pas aux groupuscules royalo-catho-identitaires casseurs de « Piss Christ » et perforateurs de plug anal géant (« dans ton cul » pour les défenseurs de la langue française). Il concerne tous ceux qui ne supportent pas l’existence d’objets auxquels ils prêtent, d’une certaine manière, un pouvoir magique. Les talibans dynamiteurs de statues de Bouddha ou leurs cousins de Daech destructeurs de temples palmyréens suivent le même mode de fonctionnement. Ce sont des iconoclastes. Or un iconoclaste est aussi éloigné de la raison et de la liberté de pensée que l’est un iconodule adorateur de reliques et d’images pieuses. Les uns et les autres accordent à un simple objet une puissance surnaturelle. Croire qu’on rend hommage au seul vrai dieu en cassant une statue à coups de masse requiert une dose d’obscurantisme équivalente à celle qui pousse à imaginer qu’on va guérir ses hémorroïdes en touchant la cent-cinquante troisième phalange recensée du pied gauche de Saint-Glinglin.

Les malheurs du « Dirty Corner » d’Anish Kapoor ont réveillé en moi des souvenirs vieux d’une quarantaine d’années. J’entrais dans l’adolescence, et passais des vacances en Espagne. Mes parents avaient fait le voyage avec des amis, dont les deux fils étaient mes copains d’enfance. Le plus jeune avait mon âge, et l’aîné était pour moi une sorte de grand frère. Il était sportif, sympa, cool ; un vrai modèle pour un gamin comme moi. Ayant lié des contacts avec des habitants du cru, mon père et ma mère reçurent de leur part un cadeau, un crucifix fabriqué avec de vieilles pinces à linge en bois collées. Présent modeste, certes, mais le niveau de vie des Espagnols de l’époque n’avait rien à voir avec celui de ceux d’aujourd’hui, même les plus affectés par la crise économique. Ce Christ en matériau de récupération était significatif non seulement de la pauvreté des Espagnols, mais aussi de leur attachement à la religion catholique et à ses symboles (même s’ils détestaient le régime franquiste finissant). Mon père est issu d’une famille de « rouges » du Limousin, il n’a pas été baptisé, et d’ailleurs mon grand-père paternel n’a jamais de son existence mis les pieds dans une église. Ma mère vient d’un milieu plus classique, avec une coloration religieuse fadasse, qui vous fait aller à la messe une fois par an pour récupérer un bout de rameau béni (comme les médecines douces, si on peut penser que ça n’est pas efficace, au moins ça ne fait pas de mal) ; et encore ce genre de superstition lui a passé depuis longtemps. Autant dire que le crucifix en pinces à linge ne signifiait rien de plus pour eux que la gentillesse des gens qui le leur avaient offert. Pour cette raison, il trônait en bonne place dans l’appartement de location. Un jour, venu passer la soirée chez nous avec sa famille, le copain que je considérais comme mon grand-frère l’a vu, et je n’ai pas oublié la violence de sa réaction. La vision de ces quelques pinces à linge l’a métamorphosé. « Heureusement qu’ils ne nous pas filé ça, à nous, sinon ça volait à l’autre bout de la pièce ! ». Je ne l’avais jamais vu dans un état pareil, comme s’il était devant quelque gri-gri maléfique dont il craignait l’influence.

Ce jour-là j’ai appris à quel point un objet, un dessin, un symbole peut acquérir sur l’esprit humain un pouvoir immense, le pouvoir que nous voulons bien lui accorder. Depuis, j’ai toujours observé les transes mystiques qui accompagnent les processions religieuses sinuant derrière des statues de la vierge ou l’état second des fidèles grecs faisant la queue devant le cadavre momifié de Saint-Spiridon avec le souvenir de ces petite pinces à linge collées ensemble. J’y pense aussi lorsque des foules enragées attaquent des ambassades à cause de quelques traits de crayons sur un bout de papier ; ou que des gens pètent les plombs à cause d’un gros machin vert gonflé, d’un entonnoir géant ou d’un crucifix plongé dans l’urine. Je me souviens de mon copain, et j’ai envie de leur crier : « Hé, mon pote, reste cool, c’est juste quelques vieilles pinces à linge ! »

Mais c’est inutile. Le syndrome du veau d’or a frappé. Des foules, comme les Hébreux qui s’étaient égarés, peuvent se prosterner devant ; d’autres, tel Moïse descendu de la montagne, peuvent le déclarer impie, infâme, bon à détruire. Et pour cela, pour un objet, un tableau, une statue, un fragment de squelette, des hommes s’entretueront.

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18 août 2015 2 18 /08 /août /2015 12:00

Mohamed Allan, avocat palestinien accusé par le Shabak d’appartenir aux brigades Al-Quds, est depuis deux mois en grève de la faim pour protester contre le régime d’exception dont il est victime, régime qui permet de maintenir quelqu’un en prison, sans inculpation ni procès, dès lors que plane un soupçon de terrorisme.

Le gouvernement israélien, qui comptait sur l’alimentation forcée pour éviter de se retrouver avec un martyr sur les bras, se heurte à la détermination sans faille des médecins de l’Etat hébreu. Le bureau médical d’Israël (équivalent du Conseil de l’Ordre) a interdit à ses membres de prêter la main à l’administration pénitentiaire, selon le principe que la mission des médecins est de soigner et de guérir, pas de forcer un patient à faire ce qu’il ne veut pas. Et malgré les transferts de Mohamed Allan d’un hôpital à l’autre, dans l’espoir de dénicher un praticien complaisant, le gouvernement israélien n’a trouvé personne pour déroger aux valeurs universelles qui devraient guider tous les médecins de la Terre.

Il est rassurant de constater que des êtres humains sont capables de faire passer leur conscience avant toute autre considération, de placer certains principes au-dessus de la raison d’Etat, au-dessus des divisions générées par un conflit, au-dessus des haines claniques ou religieuses.

Cette histoire tragique devrait nous servir de leçon dans de nombreux domaines. La libre disposition de son corps pour chaque individu est un principe universel. Ce qui implique qu’avorter est un droit ; que l’homosexualité n’est pas une déviance, ni la transsexualité une abomination ; que le choix de mourir dans la dignité doit être accessible à qui le désire, de même que le refus de l’acharnement thérapeutique. L’égalité des hommes et des femmes est aussi un principe universel. Il devrait être aisé d’accepter deux affirmations aussi simples, extrêmement difficile à quiconque de les contester.

Pourtant ces principes sont régulièrement bafoués, au nom de convictions religieuses ou culturelles. Le pire est de constater le succès croissant d’une rhétorique qui consiste à accuser de « racisme » la volonté de défendre ces principes universels lorsqu’ils dérangent une culture ou une religion censément « opprimée ». Pour parler clairement, toute tentative d’argumenter au sujet du voile islamique au nom de l’égalité des sexes est taxée d’ « islamophobie ». Pourtant, l’idée qu’il faille dissimuler le visage des femmes (mais pas celui des hommes) pour éviter toute concupiscence est clairement une atteinte au principe d’égalité des femmes et des hommes. L’extension de cette rhétorique va jusqu’à taxer de racisme l’opposition à l’excision des petites filles au nom du respect dû aux cultures autres.

La défense de valeurs universelles ne cible pas telle ou telle religion, telle ou telle culture. Les catholiques intégristes sont les adversaires les plus acharnés de l’avortement et du droit à mourir dans la dignité, et l’homophobie est malheureusement présente dans toutes les civilisations du globe. Défendre des principes humanistes oblige à irriter des individus de multiples horizons. Il fut un temps, pas si éloigné, où la lutte avait pour but l’égalité des hommes quelle que soit leur couleur de peau. Cette lutte se faisait au nom d’une valeur universelle, et elle se heurtait à des habitudes, des préjugés, des traditions (tout ce qui constitue une culture), que ce soit en Alabama ou en Afrique du Sud.

Il a toujours fallu du courage pour défendre ces valeurs universelles. Je ne doute pas que les médecins israéliens qui refusent de se plier aux injonctions de leur gouvernement en aient besoin en ce moment. Puissent-ils nous servir d’exemple.

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9 août 2015 7 09 /08 /août /2015 11:48

Deux événements récents me semblent devoir être mis en parallèle, même si au premier abord leur relation n’apparait pas évidente :

La mort horrible d’un bébé palestinien brûlé vif lors d’une attaque de colons israéliens fanatiques probablement inspirés par les thèses du mouvement « Le prix à payer ».

L’incroyable levée de boucliers devant le projet de Barack Obama consistant à réduire la production d’électricité issue des centrales thermiques à charbon aux USA.

Le point commun entre ces deux faits a priori sans rapport, c’est qu’ils donnent un coup de projecteur sur une frange de l’Humanité, sur des personnes chez qui le bon sens le plus élémentaire et les sentiments les plus communément partagés ont complétement disparu, au profit d’un dogme, d’une croyance, d’un principe délirant. Appelons-les des extrémistes.

Etre capable de tuer un enfant tout en demeurant persuadé d’avoir agi de manière juste nécessite un sacré « travail sur soi ». L’histoire de notre espèce regorge malheureusement de tels cas de figure. Classer une portion de l’Humanité au rang d’entité nuisible à exterminer (pour raisons religieuses ou ethniques) n’est pas une attitude nouvelle. Il n’en reste pas moins qu’elle nécessite une annihilation de blocages naturels puissants qui retiennent un homme de faire du mal à un bébé. Pour y parvenir, il faut devenir sourd à la voix intérieure de sa propre conscience, sourd aux mécanismes les plus ancestraux de préservation de l’espèce.

Etre capable de nier effrontément l’urgence de diminuer les émissions de gaz carbonique (dont les centrales thermiques à charbon sont les plus grosses pourvoyeuses) demande également de gros efforts de suppression de l’intelligence et de la réflexion. Ce qui n’empêche pas une partie de la classe politique américaine (beaucoup de Républicains) de promettre de s’opposer au projet d’Obama avec tous les moyens dont elle dispose. Peut-être s’agit-il de simple cynisme politique (je suis contre tout ce qu’ils font puisqu’ils sont dans le camp opposé). Je crois plutôt que cela découle d’une pure question idéologique (allergie totale de la droite américaine à toute forme de règlementation étatique). Sachant que le combat à mener n’est pas d’empêcher un réchauffement climatique (il a déjà eu lieu) mais d’éviter qu’il soit si élevé qu’il risquerait de compromettre toute vie sur Terre, la réaction des adversaires d’Obama implique qu’ils parviennent à devenir aveugles, aveugles aux faits, à la raison, au bon sens.

Sourds et aveugles, les extrémistes possèdent une autre caractéristique. Ils sont extraordinairement déterminés, opiniâtres, résilients. Leur foi (pas nécessairement religieuse) les soutient. Ils sont actifs, virulents, une caractéristique facile à repérer à l’heure des réseaux sociaux. Ils sont minoritaires, mais ils se bougent et ne renoncent pas.

Une majorité d’humains est capable d’empathie et de réflexion, mais dans les pays démocratiques, elle pense que son bulletin de vote suffira à la représenter. Cette majorité (à laquelle j’appartiens) répugne à faire valoir son opinion de manière tapageuse, voire violente. Elle respecte les lois, les institutions (même s’il lui arrive de râler contre) et ne déteste pas ses adversaires au point de se sentir capable de les insulter, de les molester ou même d’attenter à leur vie.

Les extrémistes s’appuient sur une force transcendante (Dieu, une cause, la défense d’une race) qui les autorise, de leur point de vue, à mépriser le moindre sentiment ou la moindre pensée susceptible de les freiner. Ils manifestent, ne sont pas inhibés lorsqu’il s’agit de hurler leur haine d’autrui, y compris devant des caméras, se déchainent encore plus dans le cadre de l’anonymat des réseaux sociaux.

Un bon exemple de ce phénomène est le mouvement qui est né en France pour s’opposer au mariage pour tous. Parole libérée, torrent de boue homophobe, recrudescence des agressions contre des femmes et des hommes homosexuels.

Tout devient permis aux extrémistes (permis par leur conscience j’entends) si c’est au profit de leur combat. Même tuer, même massacrer, mutiler, décapiter, lapider, crucifier, brûler vif. Le comble de l’horreur n’est certes atteint qu’en dehors de nos frontières (notamment dans le chaos moyen-oriental), mais nous en sommes déjà aux manifestations de haine sans complexe, aux invectives les plus hallucinantes et au propos d’une absolue mauvaise foi doublés d’une stupidité sans nom, même de la part de gens censément intelligents et cultivés (l’après Charlie en a suscité un bon nombre, cf l’excellent livre de Caroline Fourest « Eloge du blasphème »).

L’optimiste voit les progrès de l’Humanité, ceux de la majorité tranquille qui aspire à une vie sans conflits. Le pessimiste regarde les extrémistes, leur capacité jamais entamée à frapper de leur front épais le mur de la raison et de l’empathie naturelle, à le frapper encore et encore, jusqu’à le faire s’écrouler pour enfouir tout sous les gravats.

Il a été écrit qu’on ne peut vaincre l’obscurité qu’en allumant toujours d’autres lumières. On ne peut empêcher les extrémistes de nuire qu’en renforçant le mur dans lequel ils se jettent sans répit, avec deux sortes de matériaux : celui de la science, du savoir, de la raison, de la connaissance ; et celui de l’empathie, de la compassion, de l’amour.

Il faut renforcer le mur. Parce que eux, ils seront toujours là.

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21 juillet 2015 2 21 /07 /juillet /2015 19:20

Ah comme ils sont agaçants, ces Grecs ! Ils rejettent l’austérité, par la voix de leur gouvernement, et puis, si toutefois ce n’était pas assez clair, par celle du peuple consulté directement au moyen d’un referendum. Traduit en allemand (ou en finnois, ou en slovaque), ça donne : « on veut continuer comme avant, à fonctionner avec votre argent ; sans lui, c’est trop dur ! » Allez dire ça à un Slovaque, dont le salaire minimum est inférieur à celui d’un Grec, et qui ne voit pas défiler les reportages sur l’insupportable difficulté de l’existence en Slovaquie. Depuis Monsieur de La Fontaine, on sait que les fourmis ne sont pas portées à l’indulgence avec les cigales en période de crise.

Il faut dire que même avec un regard de gauche, à savoir une manière de considérer le problème particulièrement suspicieuse envers le rôle des banques dans toute cette affaire, le gouvernement grec agace. Il lui aura fallu des mois de pressions et de menaces incessantes de la part de ses partenaires européens pour se décider à proposer des mesures qui ne relèvent pas d’un ultralibéralisme odieux broyeur de petites gens, mais d’un principe de base dans un système démocratique : demander aux riches de contribuer au bien public à la hauteur (très élevée) de leurs moyens. En clair, faire enfin payer les armateurs et l’Eglise orthodoxe. On peut rétorquer que ces mesures font partie d’un ensemble dans lequel se trouvent des pilules amères à avaler pour les moins fortunés, mais tout de même, les objectifs du gouvernement Tsipras seraient apparus moins louches si la volonté de faire participer au fonctionnement de l’Etat grec ceux qui en ont parfaitement les moyens avait été affichée d’emblée. La conclusion que l’on peut tirer de ces mois de tragédie grecque, surtout après la reddition sans conditions de Tsipras, c’est que nous avons assisté non pas à des négociations mais à une partie de poker où chaque camp voulait faire craquer l’autre sans rien lâcher mais en agitant des menaces terrifiantes : « Si on sort de l’Euro, la catastrophe vous atteindra tous ! Les marchés vont paniquer, ce sera une crise terrible, bien pire qu’en 2008 ! Payez, et ne nous demandez rien, comme avant, sinon… » ; « Même pas peur ! On est prêt pour le Grexit, d’ailleurs tout a été calculé, voyez, on a apporté le dossier, c’est dans les tuyaux. En fait ce serait même bénéfique si vous pouviez prendre la porte de sortie. Mais alors là, je ne vous dit pas l’horreur pour la Grèce ! Obéissez, adoptez nos mesures, sinon… »

En fin de compte, une certaine forme de solidarité aura prévalu. La cigale n’a pas été jetée dehors avec un tonitruant « Eh bien dansez le sirtaki maintenant ! ». On aurait aimé ressentir, de chaque côté, plus de préoccupation pour les inquiétudes et les intérêts de l’autre. Voir des Grecs moins hermétiques à ce qui pouvait légitimement exaspérer leurs partenaires ; des Allemands moins psychorigides sur les questions financières ; et des Finlandais moins puritains dans le style « pour tes péchés tu devras payer », et avec un peu plus de hauteur de vue géostratégique.

L’Europe ne devrait pas se contenter d’être un ensemble de pays connectés par des contrats marchands, des voisins qui font des affaires ensemble mais se soucient peu de savoir si la grand-mère de l’appartement d’à-côté vient de mourir ou si le fils aîné s’est cassé la jambe. L’Europe n’aura un avenir que si son destin commun va bien au-delà de la gestion des intérêts d’emprunts. Il est temps de comprendre que les peuples de notre continent, qu’ils le veuillent ou non, ne sont pas liés que sur des questions monétaires ; qu’ils font parfois les uns pour les autres des choses qui n’ont pas de prix.

Les Italiens ne sont peut-être pas des modèles de gestion à la germanique, mais ils supportent sans qu’on leur donne le moindre coup de main l’afflux incessant de « boat-people » venus de l’autre côté de la Méditerranée, uniquement parce que leur situation géographique les y expose. Un ancien président français, qui nous a pourtant habitués aux déclarations péremptoires empreintes de stupidité, a battu à ce propos tous les records de crétinerie en déclarant que s’il y avait une fuite d’eau dans la cuisine, les occupants des autres pièces n’avaient pas à se sentir concernés. Dans l’immeuble Europe, tous les locataires devraient se sentir concernés par les problèmes de plomberie italiens. Quiconque a déjà vécu un dégât des eaux sait bien qu’il provient souvent d’une fuite non réglée chez le voisin du dessus.

Quant à la France, à peine plus dans les clous budgétaires que l’Italie, elle est bien la seule nation européenne à envoyer ses soldats se battre (et éventuellement mourir) pour tenter de contenir dans l’œuf la menace terroriste djihadiste qui concerne a priori tout le monde. On pourra toujours rétorquer que la France est un affreux ex-pays colonialiste qui ne fait que défendre ses intérêts d’ex-vilain pays colonialiste, mais j’invite tous ceux qui ne sont pas sortis de l’époque de Carlos, de la Bande à Bader et des Brigades rouges, à observer la situation géopolitique actuelle, et à méditer sur les richesses faramineuses et immédiatement exploitables de la bande sahélo-saharienne, pays de cocagne où coulent le lait et le miel.

Bref, il est pénible pour les copropriétaires qui se battent avec les fuites d’eau et réparent les parties communes cassées de se faire réprimander continuellement par les vertueux qui payent leurs charges rubis sur l’ongle, vu qu’ils économisent sur des achats de balais, de serpillères et de boîtes à outils. Il est tellement plus facile de compter sur les autres en cas de coup dur éventuel, à la manière des moralisateurs Autrichiens ou Hollandais, budgétairement irréprochables, mais qui sont en train de faire disparaître leurs armées à la vitesse d’un glaçon fondant au soleil.

Peut-être n’ai-je pas compris que le monde est en train de devenir cool, et que dans la rue où se trouve l’immeuble Europe, il n’y a que des gens sympas. Et, c’est évident, la seule préoccupation des habitants de l’immeuble doit être le paiement des charges ; à tout prix, et au détriment de tout le reste.

  • Et si un copropriétaire à des ennuis ?
  • Mais quels ennuis ? Quels ennuis voulez-vous qu’il ait ?
  • Ah, je ne sais pas, mais il paraît que Monsieur Poutine, de l’immeuble d’à côté, serait du genre à chercher des histoires à propos d’une cloison qu’on a déplacé autrefois…
  • La cloison ukrainienne ? Mais voyons, ça, c’est un autre immeuble, ça ne nous regarde pas ! Vous feriez mieux de payer vos charges dans les temps, au lieu de tout le temps vous occuper de ce qui se passe dans la rue !
  • Non, non… La cloison balte. Le procureur général Iouri Tchaïka, saisi par des députés de la Douma, étudie la légalité de l’indépendance des pays baltes reconnue par Moscou en 1991. Comme le conseil d’Etat de l’URSS avait oublié de modifier au préalable la constitution soviétique, le déplacement de cette cloison balte serait illégal.
  • Vous voulez dire que les familles Lituanie, Estonie et Lettonie dépendraient toujours du syndic russe ? Mais Monsieur Poutine m’a l’air d’un homme raisonnable… Vous pensez qu’il irait jusqu’à engager un avocat ?
  • Je ne sais pas. Pour l’affaire de la cloison ukrainienne, celle qui ne nous concerne pas, il avait plutôt eu recours à des gros bras. Ceux qui débarquent chez vous, cassent les meubles et vous jettent dehors. Il peut faire pareil avec les Baltes. Il faudrait organiser un tour de garde, se relayer chez eux avec des chaînes et des manches de pioche au cas où…
  • Hein ? On verra à la prochaine réunion de copropriété. Mais la solidarité européenne a des limites ! D’ailleurs, les Baltes, ils ont bien payé leurs charges ?
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2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 13:13

Vu à la télé, le premier juillet 2015 (infos de 13 h sur France 2)

(Informer : apprendre au plus grand nombre de personnes possible ce qu’elles ignorent ; les éclairer sur des sujets qui leurs sont inaccessibles ; honneur de la profession de journaliste, fourmi infatigable qui traque les secrets les mieux cachés ou risque sa vie sur les zones de guerre)

Donc, informons. L’info du jour, c’est la chaleur. Pas une petite chaleur, une grosse chaleur. D’accord, on est en été, et l’été il fait chaud ; mais quand même, là c’est vraiment de la grosse, grosse chaleur. On peut informer sur la chaleur. Parler du comment (astronomie, avec la course de la Terre autour du Soleil ; géographie physique, avec le climat océanique et le climat continental) et du pourquoi (climatologie, et la question cruciale : l’activité humaine modifie-t-elle le climat par l’intermédiaire d’un effet de serre artificiel ?). Mais non. Comment la chaleur, pourquoi la chaleur, ça pourrait être dur à comprendre ; surtout quand il fait chaud. L’axe choisi serait plutôt du style : « la chaleur c’est chaud ».

Un petit reportage avec des vrais gens qui ont chaud. Pas les faignants qui restent à l’ombre, mais un facteur qui pédale au soleil. Comment fait-il avec une chaleur pareille ? Et là, comme dit l’autre, « les bras et les jambes m’en sont tombés ! ». Il boit de l’eau ! Pas grand monde n’y aurait pensé, d’où la valeur de cette information. Et quand son eau devient trop chaude, il se rafraîchit avec un brumisateur. Grâce au service public, la prochaine canicule peut se pointer, nous saurons quoi faire. A se demander comment nos grands-parents ont survécu sans la télé alors qu’ils devaient travailler dans les champs en plein été (manque de bol, les moissons, c’est l’été, quand il fait chaud justement ; et ils n’avaient même pas de tracteur climatisé)

Après s’être chauffés (sans jeu de mots) avec le facteur, passons au reporter sur le terrain. Là, chapeau bas, Antenne 2 réussit un mix du correspondant de guerre qui s’expose en première ligne et du journaliste scientifique qui décortique une expérience plutôt pointue. L’envoyée spéciale, dans un bol, en plein soleil, devant les caméras, elle met un glaçon ! Et jamais vous ne devinerez ! Le glaçon, il fond ! Et il fond même super vite ! Preuve indubitable qu’il fait vraiment chaud (donc c’est vrai, la chaleur c’est chaud)

Bouche bée devant cette révélation, j’encaisse un troisième choc : reportage sur les personnes âgées isolées. Vieux, c’est dur, vieux et isolé, c’est pire, mais vieux et isolé quand il fait chaud, je ne vous dit pas l’horreur !

Après 15 mn (la moitié du JT) de scoops qui s’enchaînent à un rythme effréné, France 2 me laisse reprendre mes esprits avec une rapide évocation de la crise grecque. Mais qu’est-ce qu’on s’en fout de la crise grecque ! Repassez-moi plutôt une journaliste qui regarde un glaçon en train de fondre ou un facteur en short qui se mouille au brumisateur ! D’ailleurs, ils ne disent même pas s’il fait plus chaud en Grèce que chez nous (ça, à la limite, ça aurait pu être intéressant)

Heureusement, les Grecs sont vite abandonnés à leur marasme pour revenir à des choses fondamentales, comme l’affichage obligatoire de la liste des produits allergènes dans les boulangeries et l’interdiction de l’oreillette au volant. Mais quand même, je regrette la première partie du JT, ça t’avait une autre force ! C’est l’été, il fait chaud, aucun risque de verglas sur les routes parce que, tenez-vous bien, la glace fond (côté positif) mais les vieux en souffrent de cette chaleur, d’ailleurs tout le monde en souffre (côté négatif) et on se sent mieux quand on boit un coup.

J’espère qu’on reverra le facteur cet hiver, qui nous dira qu’il met un bonnet à cause du froid, et le grand reporter de guerre, au même endroit, avec son glaçon qui n’arrive pas à fondre, et les vieux isolés qui continuent à souffrir, mais cette fois-ci parce qu’ils se les gèlent. L’info, la grande info, dans sa dimension pratique, scientifique et émotionnelle.

La conclusion, c’est le service public qui me l’a offerte. Pas la télé, la radio. Emission historique sur les bâtisseurs de cathédrales au Moyen-Age (heureusement, le service public ce n’est pas que les deux JT de la journée). Avec cette phrase : « Ils voulaient de grandes baies afin que la lumière éclaire le peuple ». Une chose est sûre, ce n’est pas à travers cette étrange lucarne qu’est la télévision que la lumière risque de passer pour nous éclairer. De toute façon, quand il fait chaud, on est mieux à l’ombre.

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22 mai 2015 5 22 /05 /mai /2015 13:17

La réforme scolaire du gouvernement Valls a fait couler beaucoup d’encre. Entre attaques venues de toutes les directions et boucliers brandis par la garde présidentielle, il est parfois difficile de démêler la réalité de la caricature ou du mensonge.

Une chose est sûre : les classes « d’élite », classes européennes et filière bilangue, vont disparaître. Les moyens seront largement dilués pour que tous nos chers bambins butinent un peu plus tôt quelques mots d’allemand. Au nom du principe censément de gauche que l’élite c’est mal et que tout le monde doit aboutir à l’excellence (ou plutôt à mon avis, avec cette réforme, personne, mais l’important c’est l’égalité, fût-elle l’égalité dans la médiocrité)

Premier effet à prévoir : le non-respect des engagements pris avec l’Allemagne. Dans un but tout à fait louable de rapprocher des peuples qui n’ont cessé de se faire la guerre, chacune des deux nations s’était engagée à respecter un quota d’enfants apprenant la langue du pays voisin et autrefois ennemi. Les Allemands, qui usent de toutes sortes de moyens pour obliger leurs élèves à apprendre le français, ne voient guère la réforme qui se profile chez nous d’un bon œil. A juste raison. Pour un avenir « main dans la main », il faut suffisamment d’Allemands qui parlent français, et de Français qui parlent allemand. Pas une masse d’individus qui baragouinent trois mots. J’ai fait allemand deuxième langue (démarrage en 4ème), du coup mon niveau dans la langue de Goethe est celui de « Papy fait de la résistance ». Mon fils a suivi une filière bilangue (puis Abibac), il est bilingue et fait des études supérieures en Allemagne. Ma fille aînée, issue d’une classe européenne, travaille à Berlin. Il serait catastrophique que les étudiants, finalement assez nombreux, qui suivent ce genre de cursus et deviennent de vrais germanophones, disparaissent complètement à la suite de cette réforme.

Deuxième effet à prévoir : la fin d’un système qui permettait, sans le dire, de constituer des classes de niveau ; la disparition de cet « élitisme » odieux aux yeux de notre ministre de l’Education nationale. Il est étonnant de constater à quel point nul ne s’offusque jamais de constater que certains individus sont rapides à la course et d’autres lents, que certains possèdent une belle voix et d’autres chantent comme des casseroles, mais qu’il semble scandaleux que les aptitudes scolaires ne soient pas les mêmes pour tous. Cela dit, l’entraînement permet à n’importe qui de courir plus vite, sans devenir Usain Bolt, ou de chanter mieux, sans devenir Pavarotti. Alors, pourquoi, au nom du sacro-saint principe d’égalité qui anime notre gouvernement, ne pas fermer l’INSEP et affecter tous ceux qui y travaillent dans des classes d’EPS sur l’ensemble du territoire ? Certes, nos sportifs brilleraient moins dans les compétitions internationales, mais combien d’enfants patauds seraient « tirés vers le haut » en terme de capacités physiques ? Le plus désespérant dans cette volonté réformatrice de notre gouvernement, c’est qu’il imagine rendre service aux moins doués sur le plan scolaire. Comme si permettre à un élève en difficulté de commencer une troisième langue plus tôt allait lui venir en aide, alors qu’il peine à maîtriser une seule langue. Il me semble qu’un enseignement juste, un enseignement qui donne de vrais chances à tous, devrait être un enseignement « à la carte ». Trois langues pour ceux qui sont en mesure d’assimiler trois langues, et un enseignement renforcé du français pour ceux qui sont en retard. C’est seulement dans ces conditions que les plus en difficulté pourraient raccrocher.

Troisième effet à prévoir : la fuite des meilleurs élèves vers un système privé (du moins ceux dont les parents possèdent suffisamment de moyens financiers). Il est un fait incontournable dans cette affaire : les parents souhaiteront toujours la meilleure formation possible pour leurs enfants. S’ils ne peuvent plus l’obtenir dans l’enseignement public, ils la trouveront ailleurs. Réponse de Najat Vallaud-Belkacem, sur une radio, à une mère d’élève qui évoquait le sujet : « Je vous comprends, je réagirais probablement comme vous de manière individuelle, mais je suis en charge de la collectivité, et je dois agir pour le bien commun ». Sauf que le bien commun n’est jamais autre chose que l’addition de cas individuels. Tant qu’il existait un moyen, dans l’enseignement public, d’accéder à un enseignement d’élite par le biais de classes bi-langues ou de filières européennes, les parents d’élèves capables de suivre ce type d’enseignement l’utilisaient. Désormais, ils prendront une autre voie. Et c’est là que se situe la conséquence la plus dramatique, la plus désolante de cette réforme : les riches prendront une autre voie. L’obsession de faire disparaître l’élite basée sur les capacités et le mérite fera naître une élite basée sur les moyens financiers ; à l’anglo-saxonne. On ignore souvent les raisons qui ont conduit à la création de l’Ecole Polytechnique, pépinière de surdoués et de bourreaux de travail payés par la collectivité pour faire leurs études. Ce système instaurait les Maths comme critère premier de sélection, parce que les Maths ne favorisent pas les élèves issus de milieux aisés (contrairement au français, au latin, au grec, que des enfants ayant grandi dans un milieu de culture maîtrisaient forcément mieux). C’était ça, le grand rêve républicain. Qu’une élite puisse naître, indépendamment de l’origine sociale. Il y a beaucoup à dire sur une méthode qui ne jurait que par les Maths au détriment du reste, mais au moins l’idée était de permettre aux élèves doués et travailleurs d’accéder aux plus hautes fonctions, grâce à leur mérite, quelle que soit leur origine ; la fameuse « méritocratie républicaine ». Le fondement de cette idée, c’est qu’il existe une élite intellectuelle, et qu’elle doit provenir de l’ensemble du corps social. Il existait d’autres systèmes, moins prestigieux mais ô combien utiles, comme l’Ecole Normale, où des gamins de 15 ans devenaient boursiers s’ils étaient capables d’y entrer, prodigieux ascenseur social depuis longtemps détruit.

Ainsi, un gouvernement de gauche va nous conduire vers une société où le libéralisme économique pourra s’insinuer jusqu’au cœur. En refusant le fait que tous les élèves ne possèdent pas les mêmes dispositions aux études, ni la même volonté de faire des études, elle va réussir à créer le rêve de la droite la plus ultra-libérale, une société où seuls les plus riches auront accès à ce que l’enseignement peut offrir de mieux. Mais sans doute ce mouvement est-il amorcé depuis longtemps déjà. On voit des pubs d’Acadomia à la télévision, signe que ce système qui dispense des cours privés à qui peut se les offrir est florissant. Et des destins comme celui de mon père, fils de chauffeur de bus, qui ne parlait pas français en entrant à l’école (mais seulement patois), qui a réussi à s’en sortir grâce à l’Ecole Normale (dès qu’il a eu 15 ans ses parents ne pouvaient plus verser un sou pour lui) et aller jusqu’à réussir l’agrégation, de pareils destins n’existeront plus. Nous aurons atteint l’enfer scolaire d’où seul l’argent peut vous extirper, grâce à une voie pavée des bonnes intentions socialistes.

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3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 20:32

Kurt Meyer, Brigadefüher SS, condamné à la prison à vie après la Seconde Guerre Mondiale (crimes de guerre, exécution de soldats alliés prisonniers) ; libéré en 1954.

Herta Oberheuser, infirmière tueuse en série de femmes déportées au camp de Ravensbrück (à coup d’intraveineuses d’essence) ; participe à d’effroyables « expériences médicales » sur des cobayes humains ; condamnée au procès de Nuremberg à 20 ans de prison ; libérée en 1952 ; interdite d’exercer la profession d’infirmière en 1958, obtient la révocation de cette décision par la justice allemande en 1961.

Joachim Peiper, Standartenführer SS, condamné à vie après la Seconde Guerre Mondiale (atrocités diverses, exécution sommaire de 84 prisonniers de guerre américains) ; libéré après 11 ans de détention.

Aribert Heim, « le boucher de Mauthausen » ; responsable de la mort d’au moins 240 déportés victimes de ses ignobles « opérations »qui consistaient à tester la résistance d’êtres humains à une douleur indicible ou à l’ablation d’organes vitaux ; exerce la profession de gynécologue à Baden-Baden jusqu’en 1962 avant que la justice ne s’intéresse à lui (lenteur qui lui permet de s’enfuir à l’étranger et de rester libre jusqu’à sa mort).

Heinz Lammerding, Gruppenführer SS, responsable des massacres de Tulle et d’Oradour-sur-Glane ; condamné à mort par contumace en France, il n’est jamais extradé par la justice allemande, et travaille comme ingénieur à Düsseldorf jusqu’à sa mort.

Wilhelm Beiglböck, responsable d’une « étude » sur les effets de la déshydratation entraînant la mort de cobayes humains au camp de Dachau ; après quelques années de prison, devient médecin chef à l’hôpital de Buxtehude en 1952.

Les exemples pourraient être multipliés par cent, par mille ; exemples de criminels nazis qui ont paisiblement terminé leur vie, non parce qu’ils s’étaient enfuis (à l’instar de Josef Mengele), mais parce que la justice allemande s’est montré envers eux d’une grande mansuétude. Elle estimait sans doute qu’à un moment la page devait être tournée, et les comptes de l’horreur nazie soldés, faute de quoi la société allemande ne pourrait jamais trouver la paix. Soit.

Il paraît donc surprenant qu’un vieillard de 93 ans, Oskar Gröning, comparaisse devant cette justice autrefois si laxiste pour « complicité de 300 000 meurtres aggravés ». Chargé de compter les billets trouvés dans les poches des déportés exterminés, Gröning n’avait rien à voir avec les brutes et les sadiques cités précédemment. Si on n’est pas obligé de le croire sur parole lorsqu’il déclare « n’avoir jamais donné une simple gifle à quiconque », il n’en reste pas moins que Gröning n’est pas accusé de violences mais simplement d’avoir été un « rouage » de la machine de mort nazie, ce qui serait en soi un crime.

Quel est le sens de ce procès ? Est-il ouvert parce qu’un dernier nazi tient encore (difficilement) debout, et qu’après lui on n’en trouvera plus pour se livrer à une sorte de catharsis judiciaire ? Et finalement peu importe que ce Gröning n’ait pas eu l’étoffe des monstres célèbres qui sévirent dans les camps de la mort… Il était à Auschwitz, avec un uniforme SS sur le dos, et cela semble suffire.

Si l’on parle de justice, et que l’on compare Oskar Gröning aux six que j’ai cités, alors la justice est étrange. D’épouvantables tortionnaires ont passé une vieillesse paisible dans cette Allemagne qui avec 70 ans de retard à l’allumage se découvre soudain pointilleuse. Maintenant on se dépêche de juger un individu qui était, lors de son séjour à Auschwitz, si écœuré et terrifié par le camp de la mort qu’il réclamait (en vain) qu’on l’envoie plutôt se battre sur le front de l’Est.

Si l’on parle de pédagogie, alors Oskar Gröning serait plus utile ailleurs que sur le banc des accusés. Il s’agit d’un homme qui s’est toujours élevé contre le négationnisme, et qui n’a pas attendu que la justice s’intéresse à lui pour clamer : « J’étais à Auschwitz, en tant que SS. Je peux vous affirmer que cette monstruosité a bien existé ! » L’Allemagne, l’Europe, auraient été bien inspirées de donner à Oskar Gröning des moyens puissants de diffuser ce message, que trop de gens ignorent ou ne veulent pas entendre.

Que souhaitons-nous ? Dire : « Le dernier nazi est jugé, justice est faite, vous pouvez tous dormir en paix ! » Ou bien rester éveillés plutôt que dormir ? L’important n’est pas de traîner au tribunal un vieillard qui tangue accroché à son déambulateur, mais de savoir qu’après sa mort les idées qui l’on conduit autrefois à Auschwitz n’auront pas disparu, et qu’il faudra encore les combattre.

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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 23:03

Depuis très longtemps, en fait depuis que Marine Le Pen oriente la politique de son parti après avoir succédé à son père, je suis frappé par l’écart abyssal entre ses préconisations en matière économique et celles qui furent celles du FN à l’origine. On est passé d’un ultralibéralisme ouvertement admiratif de la « révolution économique » initiée par Reagan et Thatcher à des idées proches de celles de l’extrême-gauche grecque et espagnole. Autant dire que les solutions proposées actuellement par le FN sont l’exact contraire des solutions proposées il y a 20 ans. Une longue période s’est écoulée avant que les média, probablement obnubilés par des questions autres qu’économiques en ce qui concerne ce parti, ne se décident à s’étonner de ce grand écart. La réponse donnée par tous les responsables du FN est assez sidérante et assez culottée. « Le monde a changé »… L’ultralibéralisme était opportun lorsque le rideau de fer séparait les sociétés capitalistes des communistes ; il ne l’est plus à l’ère de la mondialisation. Malheureusement les journalistes qui questionnent Marine, Jean-Marie, Marion et les autres sont aussi lents à réagir à de tels propos qu’ils le furent à s’intéresser à la mutation magique du FN sur le plan économique. Personne pour rappeler aux représentants du Front National que l’actuelle situation de déliquescence des Etats a commencé dans les années 80 lorsque lesdits Etats ont cessé de prendre de l’argent aux plus riches par le biais des impôts (honnis alors par Jean-Marie Le Pen), et se sont mis à le leur emprunter. Le résultat, Etats pauvres, endettés, incapables d’assumer leurs devoirs régaliens et d’assurer une aide sociale suffisante, grandes entreprises fort peu imposées et richissimes, milliardaires de plus en plus nombreux et de plus en plus épargnés par l’impôt (cherchez si ça vous amuse ce que paye le patron d’Auchan sur un revenu supérieur à un milliard d’euros, vous contribuez certainement plus que lui au fonctionnement de la société), est la conséquence directe d’une politique économique vénérée par le FN dirigé par Jean-Marie Le Pen. On se demande en quoi cette politique était géniale lorsqu’elle s’appliquait à une partie de la planète fonctionnant selon le modèle capitaliste, et effroyable maintenant que le nombre de pays adoptant ce modèle s’est accru. Marine Le Pen pourrait simplement déclarer que son père était dans l’erreur. Mais cela ne servirait pas la stratégie du Cetorhinus maximus, ou requin pèlerin en français.

Peut-être avez-vous vu des photographies de ce gigantesque poisson planctonivore, capable de distendre sa gueule d’une manière impressionnante afin d’avaler un volume d’eau maximum. Ses mâchoires sont capables de s’écarter à l’extrême, ce qui lui permet d’ingérer puis de filtrer tout ce qui passe à sa portée. Si vous avez une mandibule inférieure figurée par Jean-Marie Le Pen le fondateur et son noyau de fidèles des origines, adorateurs des pourfendeurs d’impôts et ratiboiseurs de dépenses publiques Reagan et Thatcher, et une mandibule supérieure représentée par la jeune garde du FN aux accents dignes de Yanis Varoufakis, vous ratissez aussi large qu’un requin pèlerin affamé.

Cela marche d’autant mieux que les mâchoires du Front National ne se contentent pas de se distendre dans la dimension économique. Elles font preuve d’une grande souplesse dans d’autres domaines. Jean-Marie Le Pen en remet une couche sur le plus grand génocide de l’histoire de l’humanité en le qualifiant une nouvelle fois de « détail ». Sa sortie ragaillardit les bataillons originels de son parti, nostalgiques du pétainisme et antisémites incurables. Sa fille s’offusque, l’inénarrable Gilbert Collard s’emporte. Eux ne plaisantent pas avec la Shoah, ce qui rassure les électeurs tentés par le FN mais que certaines outrances pourraient choquer. A noter que Jean-Marie Le Pen est toujours président d’honneur du parti (comme dit Florian Philippot, « les paroles ne sont pas honorables, mais l’homme, lui, l’est »). A noter également que maître Collard n’a pas quitté le « Mouvement Bleu Marine » en claquant la porte. Formidable élasticité des mâchoires du Cetorhinus… A propos de Gilbert Collard, interviewé au sujet du terrorisme islamiste, il s’indignait de la planification d’un renforcement des moyens de surveillance mis à disposition de la police (écoutes téléphoniques notamment) en criant « aux lois liberticides ». Ses solutions ? D’abord, il n’y en a plus, on a mis à bas les frontières, c’est foutu ! (s’il est élu, on se demande ce qu’il pourra proposer à ce sujet, puisque c’est trop tard). En insistant un peu, on obtient de lui qu’il révèle sa panacée, finalement il demeure un espoir, les frontières, les frontières, il n’y a que ça de vrai ! Brillante analyse du problème, sachant que les terroristes qui sévissent chez nous (et chez les autres c’est pareil) sont des nationaux radicalisés sur place (avec souvent un petit tour à l’étranger pour se former, mais pas forcément), que le seul moyen de prévenir leurs méfaits est justement la surveillance dont Gilbert Collard ne veut pas car « liberticide », et que même si nous bâtissons une muraille hexagonale inexpugnable autour de notre territoire, cela ne sera d’aucune utilité puisque le danger est à l’intérieur. Cet aparté pour dire que maître Collard est un excellent représentant de la stratégie FN visant à imiter les requins mangeurs de plancton (l’un d’entre eux s’appelle le requin grande gueule, Megachasma pelagios pour les intimes). Quitte à dire n’importe quoi, ouvrons large les mâchoires, attrapons tout ce qui passe, grâce à des propos qui doivent : être contre ce que proposent ou font tous les autres (« UMPS ») ; séduire des électeurs aux idées très diverses, même si elles sont a priori incompatibles entre elles.

Le plus terrifiant est que cette stratégie du Cetorhinus fonctionne. Je me souviens d’un candidat à la présidentielle affublé d’un bandeau de pirate qui rassemblait moins de 3% des électeurs. Son parti, dont il est toujours le président d’honneur, tourne désormais autour des 40%. Je pense que les media de notre pays portent une grande part de responsabilité dans cette progression. Ils ont fait passer le FN du statut de paria à celui de monstre de foire qu’on exhibe sur les plateaux pour faire peur, puis à celui de parti « presque » comme les autres, puis à celui de parti qu’il faut écouter puisqu’il est le premier de France ; bientôt le FN sera présenté comme le recours ultime. Où sont les journalistes teigneux à l’anglo-saxonne capables de poser vingt fois la même question s’ils jugent n’avoir pas obtenu de réponse satisfaisante ? Comment peut-on considérer comme réponse satisfaisante la pirouette du FN sur sa mutation magique en matière de politique économique ? Comment peut-on écouter sans broncher les délires d’un Gilbert Collard sur les questions de sécurité ? Comment peut-on éviter de mettre le FN face à ses (innombrables) contradictions ? Pourquoi entendons-nous parler cent fois plus des renoncements de François Hollande, renoncements certes exaspérants pour l’électeur de gauche qui a voté pour lui, mais qui signent seulement la transformation d’un socialisme timide en social-démocratie fade (peut-être le mot social est-il de trop), que du virage à 180° effectué par le FN dans le seul but de surfer sur la vague soulevée par les changements trop rapides de notre société ?

Le Cetorhinus avale tout avec sa gueule capable de se distendre de manière phénoménale, plancton en quantité, mais aussi crevettes, maquereaux, sardines et harengs. Le FN avale beaucoup (40% de l’électorat). On pourrait croire que ses mâchoires vont craquer à force de s’écarter autant, mais elles tiennent bon. Encore un petit effort, et il gobera 51% des votes. Alors nous serons fixés, nous découvrirons quelle politique il compte mener. Personnellement je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elle pourrait finalement être. Je doute que les dirigeants du FN le prévoient eux-mêmes. Qui sait-ce qui se passe dans l’estomac d’un monstre ?

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 17:30

Depuis les tueries perpétrées à Paris le 7 janvier dernier, nous sommes abreuvés d’articles et de débats télévisés ou radiodiffusés sur les raisons qui peuvent pousser certains de nos concitoyens français à se lancer dans une « guerre sainte » au nom de valeurs nées d’une compréhension biaisée de l’Islam. Tout a été dit et écrit sur le terreau qui permet à cette génération de djihadistes de grandir (banlieues-ghettos, mais pas seulement étant donné le profil des candidats, la recherche d’un « idéal » compte beaucoup, et la révolution mondiale des années 70 a été remplacée par une autre utopie génératrice de violence terroriste) ; sur les moyens de l’embrigadement et de la radicalisation (mélange de techniques sectaires éprouvées et de modernité utilisant à fond les possibilités offertes par Internet) ; sur les dures réalités auxquelles les impétrants se retrouvent confrontés sur le terrain, qui peuvent en écœurer certains et en exalter d’autres (se trouver contraints de commettre d’abominables massacres difficilement assimilables à des actes héroïques pour les hommes, servir de « filles de réconfort » pour les femmes, aller se faire exploser lors d’attentats-suicides pour les deux) ; sur la manière dont il convient de gérer l’éventuel retour de ces djihadistes au sein du territoire national ; sur les moyens de prévenir cette fascination difficilement compréhensible pour le commun des mortels ; sur les méthodes à employer afin d’empêcher tout phénomène d’amalgame, de confusion entre musulman et terroriste potentiel ; sur la nécessité d’élaborer quelque chose qui pourrait s’intituler « Islam de France », quelque chose qui mettrait l’accent sur l’attachement aux valeurs de la République (laïcité en tête) et sur lequel il serait possible de s’appuyer pour mener une contre-propagande à destination de l’infime proportion d’individus tentés par une dérive extrémiste.

Autant de problématiques importantes, autant de questions qui méritent d’être posées et si possible résolues, mais qui n’abordent jamais un sujet pourtant fondamental : ce jihad, que prétendent mener les quelques centaines (ou milliers ?) de jeunes occidentaux prenant un billet d’avion pour la Turquie (voie d’entrée pour le nouvel Etat islamique autoproclamé, né sur les décombres de la Syrie, qui s’est autodétruite, et de l’Irak, que l’intervention « bushienne » a bien aidé à voler en éclats), CONTRE QUI se déroule-t-il ? J’imagine que la quasi-totalité de ceux qui partent « la fleur au fusil », si on le leur demande, répondront qu’ils entendent lutter contre une sorte de dévoiement occidental, destructeur des véritables valeurs religieuses islamistes, et qui a corrompu les pays musulmans dans lesquels un Etat qui prône un degré élevé de « pureté » est en train de se construire. Or rien n’est plus faux. Dans les faits, sur le terrain, ils iront affronter le double de Daesh, son jumeau, à savoir une entité quasiment aussi féroce, mue par une volonté identique de promouvoir ce qu’elle considère comme le véritable Islam, et tout aussi haineuse de ce que représente l’Occident. Le jihad qui fascine certains jeunes Européens n’est pas la guerre sainte dont ils rêvent, elle n’est qu’un balbutiement de l’histoire, un nouveau conflit entre sunnites et chiites.

L’armée irakienne équipée et formée par l’Amérique s’est débandée devant les troupes de Daesh, tout simplement parce qu’elle était composée d’hommes qui n’avaient nulle intention de mourir pour un concept, l’Etat irakien, qui n’existe plus. L’Etat syrien n’a d’ailleurs pas plus de consistance. Dans cette région du monde, il ne reste que des factions, ethniques (kurdes), claniques (autour d’El Assad), religieuses. Et le choc principal qui est en train de se dérouler a lieu entre les vieux ennemis chiites et sunnites. L’armée irakienne qui a resurgi est chiite (composée d’ailleurs à 60% de milices religieuses). Elle est appuyée par des pasdaran iraniens. L’homme qui de fait dirige cette force, Kacem Soleimani, est un chef des Gardiens de la Révolution, aguerri par le conflit sanglant entre l’Iran et l’Irak, cauchemar des Américains lorsqu’il instrumentalisait contre eux les milices chiites en Irak, et qui n’a probablement rien à envier en termes de fanatisme à Al-Baghdadi. Aux horreurs commises par les troupes de l’Etat Islamique répondent celles des milices chiites, promptes à considérer tous les civils sunnites comme des « collabos » de l’EI. Les Occidentaux, à la fois ravis que des troupes au sol puissamment équipées et farouchement déterminées combattent Daesh au sol, et effarés de voir l’épouvantail iranien prendre pied en Irak, ont suspendu leurs bombardements. La guerre sainte bat son plein. Mais c’est une guerre entre musulmans, fanatisme chiite contre fanatisme sunnite. Je précise bien fanatisme, car les populations qui aspirent à vivre en paix n’ont plus pour seul espoir que les soldats qui occuperont leurs terres soient de la même confession qu’eux. L’histoire nous a enseigné que lorsqu’une guerre de religions se déroule, c’est bien l’unique critère qui sépare un condamné d’un survivant.

Je crois que la première mesure à prendre pour dissuader des jeunes Européens d’aller grossir les rangs de l’EI serait de faire savoir, de manière claire, par tous les moyens d’information possibles, que le combat qu’ils comptent mener, ils le mèneront contre d’autres musulmans, eux aussi persuadés de défendre l’Islam, eux aussi prêts à mourir dans ce but, eux aussi pleins de mépris pour l’Occident. S’ils voient face à eux leur propre image dans un miroir, peut-être hésiteront-ils. A moins que les recruteurs ne réussissent à les convaincre qu’une théocratie musulmane rigoriste (leur utopie, donc) mérite d’être éradiquée, et qu’une guerre sainte contre d’autres croyants est une priorité.

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