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24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 19:44

L'action de mon roman "Le Maître des ombres" se déroule une vingtaine d'années dans le futur. Mais comme toujours avec la Science-Fiction et l'Anticipation, ce qui me fait craindre le type de conflagration que j'y décris existe déjà, sous nous yeux, à notre époque.

Pour un quinquagénaire comme moi, quelqu'un dont la jeunesse s'est passée dans les "seventie's", l'emprise toujours croissante du religieux sur la société est véritablement effrayante. C'est une progression insidieuse, que ne perçoivent peut-être pas aussi bien les gens de moins de quarante ans, mais elle est constante, et j'ai peur qu'elle ne soit en train de s'accélérer.

Je veux être clair sur deux points:

Tout d'abord, que les hommes se préoccupent de spiritualité me semble naturel et même souhaitable. La foi est éminemment respectable, et que chacun soit libre de chercher (ou pas) une vérité transcendante, de tâtonner dans les méandres de sa conscience pour déterminer s'il possède une âme éternelle, et de s'essayer à des contacts avec l'ineffable lumière du divin, par la prière, le jeûne, la mortification, ou même en absorbant toutes sortes de psychotropes (ça c'est l'héritage des "seventie's" dont je parlais tout à l'heure), je ne vois pas qui cela pourrait déranger. Cependant, on l'aura compris, cette quête est quelque chose d'intime. Rien ne devrait être plus intime que la quête spirituelle (même le sexe). Là où les choses commencent à se dégrader, c'est lorsque cette quête devient codifiée et ritualisée; et rien ne va plus lorsque codes et rites deviennent des dogmes. Et si des groupes d'individus vous expliquent que ces dogmes sont en fait la parole de Dieu (si, si, Il leur parle, à eux, pas à vous) et que vous avez sacrément (c'est le cas de dire) intérêt à les respecter, alors c'est qu'on est en train de toucher le fond. En gros, l'évolution que je viens de décrire, c'est ce qui conduit aux théocraties. Spiritualité, puis religions, puis théocraties. Si nous pouvions en rester à la première étape...

Deuxièmement, le problème que je décris n'est pas propre à l'Islam. Je suis effaré que des gens censément cultivés et intelligents développent des théories sur la particularité de l'Islam en tant que religion (incompatible avec la démocratie, intrinsèquement misogyne, fondamentalement rétrograde, etc, etc...) L'Islam n'est pas plus nocif que les autres croyances. L'obscurantisme, l'homophobie, la misogynie, existent potentiellement dans toutes les religions. Placez vous à des endroits et des périodes différentes, vous y contemplerez la bêtise crasse des chrétiens ou les abominations commises par les bouddhistes (l'époque est à imaginer que les musulmans sont fanatiques et les bouddhistes gentils; aux temps où ces derniers cherchaient à supplanter le Taoïsme en Chine, ils n'avaient rien d'angélique) Il existe des cycles, tout simplement. Ceux qui dévoient la spiritualité pour en faire un instrument d'asservissement sont dangereux lorsqu'ils sont puissants. Et l'Histoire nous apprend que les martyrs de la foi deviennent quelques générations plus tard d'ignobles bourreaux. Voyez le film "Agora", d'Alejandro Amenabar. C'est un chef d'oeuvre. Il montre tout cela, à la perfection. Vous pouvez intervertir païens et chrétiens, païens et juifs, remplacer les chrétiens par les musulmans (qui n'existaient pas encore), toute sa démonstration reste parfaite. Pour éviter les problèmes, les religions ne doivent pas obtenir une once de pouvoir. Cela s'appelle la laïcité. Notre système. Alors battons nous pour le conserver.

Nous en arrivons à l'actualité. Passons sur le film stupide réalisé avec des bouts de ficelle et instrumentalisé par des intégristes saoudiens (avant que ces derniers ne l'utilisent, il avait été vu 500 fois...) Il ne mérite aucun commentaire. Ce qui doit nous préoccuper, nous, citoyens français, c'est le choc entre la liberté d'expression (loin d'être absolue d'ailleurs mais encadrée par des lois) et la susceptibilité religieuse. Chacun pense ce qu'il veut de Charlie Hebdo, un journal que je lis de temps en temps depuis des décennies. Charlie, c'est comme Groland; parfois on éclate de rire, et parfois on trouve les vannes lourdes et de mauvais goût (notons que le voisin peut rire à ce que l'on a trouvé affligeant, et vice versa) Mais de l'eau a coulé sous les ponts depuis Voltaire et le chevalier de La Barre. De l'eau et du sang, beaucoup de sang, celui des hommes et des femmes qui ont lutté pour la démocratie et son corollaire, la liberté de dire, d'écrire, de se moquer et de blasphémer. Vous je ne sais pas, mais moi je n'ai pas envie de renoncer à ça.

Charlie Hebdo n'a cessé de pourfendre, à sa manière, lourde, bien grasse (des fois ce genre d'humour peut être hilarant, je le répète) les travers des religions; de toutes les religions. Les Musulmans qui avaient porté plainte contre le journal une première fois le savent, c'était une des lignes de défense de Charlie. L'Islam n'est pas spécialement visé. Toutes les religions peuvent être visées. Et c'est tant mieux, comme je l'ai déjà dit, elles sont toutes potentiellement dangereuses. Il faut que cela continue. Parce que le jour où cela s'arrêtera, ce sera un mauvais signe; un très mauvais signe.

Les croyants sincères n'ont pas à s'inquiéter. Personne ne les dérangera dans leur quête spirituelle (qui peut se faire à la maison ou dans toutes sortes de lieux de culte) Veiller à ce que cela perdure fait d'ailleurs partie des devoirs de notre démocratie laïque. Que l'on rigole grassement de leurs croyances ne doit pas les bouleverser. Personnellement les dessins de Charlie sur le Christ m'ont souvent fait marrer. Cela ne m'empêche pas de me servir du Nouveau Testament pour tenter d'être éclairé sur certaines choses. Le Coran recèle des merveilles, comme la Torah ou les Evangiles. En tout cas si on veut bien faire l'effort de les trouver. Les textes sacrés sont une auberge espagnole; lisez les avec un coeur plein d'amour, de tolérance et de compassion, vous y trouverez des montagnes d'amour, de tolérance et de compassion. Les vindicatifs pourraient bien y trouver, eux, d'excellentes raisons de s'en prendre à tous ceux qu'ils considèrent comme des mécréants. C'est pourquoi la quête spirituelle doit demeurer intime, et la vie et l'expression publique régies par les lois. Quant à un dessin, une phrase, une plaisanterie, en quoi pourraient-ils mettre en péril la foi des croyants? Et regardez-les bien, ces dessins de Charlie-Hebdo. Ce qu'ils moquent, n'est-ce pas davantage le fanatisme que la foi, l'hypocrisie des bigots plutôt que la spititualité? J'ai au moins vu un dessin qui pour moi s'en prenait clairement à la manière stupide et de mauvaise foi dont le film ridicule sur le prophète Mahomet attaquait les musulmans.

Il y a des choses dont les hommes de différentes confessions pourraient rire ensemble: la tartufferie, la bigoterie, l'intolérance. Et des choses dont ils pourraient s'émerveiller ensemble. Comme la première sourate du Coran:

Au nom de Dieu :

Celui qui fait miséricorde,

Le Miséricordieux.

Louange à Dieu,

Seigneur des mondes :

Celui qui fait miséricorde,

Le Miséricordieux,

Le Roi du jour du Jugement.


Si nous tous ne devons retenir qu'un mot, retenons ce mot de miséricorde. Faisons tous l'effort de tenter de nous montrer miséricordieux, comme ce dieu que célèbre le Coran. Sans cela, sans miséricorde, les religions nous conduirons tout droit au futur décrit dans "Le Maître des ombres".

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