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28 juillet 2018 6 28 /07 /juillet /2018 12:58

Il existe probablement des façons plus drôles de passer son temps que de regarder Public Sénat ou La Chaîne Parlementaire. Cependant, en plein « Benallagate », il est intéressant d’observer de près la façon dont fonctionne notre démocratie. Le Français est râleur, toujours prompt à se plaindre qu’il y a trop de ci et pas assez de ça, alors pour une fois qu’on nous propose d’assister dans une totale transparence à un exercice particulièrement révélateur de la bonne santé de notre République Française (commission d’enquête parlementaire sur des supposées vilenies commises par l’Elysée), pourquoi bouder cette chance ? On peut choisir d’aller à la plage, mais après il ne faudra pas se plaindre et gueuler que ce n’est pas la peine de voter et que de toutes façons ils sont tous pourris. Ce serait de l’antiparlementarisme primaire. Si on veut critiquer les parlementaires, au moins commençons par les admirer en action.

J’avoue que je m’attendais à un truc du genre « vu dans les séries américaines ». Il y a régulièrement des histoires qui mettent en scène, à un moment donné, une commission d’enquête du Sénat avec des types super-méchants qui torturent (psychologiquement) les malheureux qui se retrouvent face à eux. On sent que ça ne rigole pas, ceux qui sont sur la sellette se font démonter, comme les prévenus face aux avocats les plus tordus (toujours « vu dans les séries américaines »). Un sénateur américain qui siège dans une commission d’enquête, on a le sentiment (en regardant des fictions) que c’est un procureur particulièrement féroce, super préparé, qui rêve depuis au moins dix ans de se faire la personne livrée à sa vindicte. Mais les sénateurs français ne sont pas les sénateurs américains, du moins ceux « vus dans les séries ».

Le truc le plus frappant, c’est à quel point les sénateurs français s’écoutent parler. En plus ils savent qu’il y a la télé, que c’est comme Secret Story saison un quand tout le monde matait la télé-réalité histoire de savoir comment c’était. Du coup ils cabotinent. Et que je te fais des phrases à rallonge, et que je te déverse des pelletées d’imparfait du subjonctif pour montrer à quel point je maîtrise la langue française, et que je t’entraîne dans des digressions interminables pour profiter du temps de parole. Oublié le méchant sénateur ricain avec ses questions construites comme des pièges à mâchoire. Le sénateur français ne pose pas des pièges à ours, il déverse de la mélasse. Des litres de mélasse, de mélasse de questions dans laquelle tout le monde s’englue, à commencer par lui-même. Il y a tout de même Philippe Bas, qui mène les débats et semble un peu plus structuré que le troupeau dont il est l’onctueux berger, et tente de ramener ses ouailles sur le bon chemin. Ce qui donne lieu à des dialogues surréalistes :

- Vous savez comme j’aime vous entendre parler, mon cher collègue, mais je suis comptable du temps qui nous est imparti, et je vous saurai gré d’abréger vos propos.

- Ah, Monsieur le Président, je tiens à achever mes phrases et ne suis satisfait que lorsque se pose le point final !

- Et bien, mon cher collègue, pourriez-vous alors rapprocher ce point du milieu de la phrase ?

Il est sympa, Philippe Bas, et il croit bien faire, mais ce genre d’intervention, ça n’aide pas. L’autre est encore plus égaré, encore plus désorienté, on aurait dû le laisser se démerder avec son point final. Maintenant il se noie carrément dans toute la mélasse qu’il a déversée, Philippe Bas soupire, comprend qu’il aurait mieux fait de prendre son mal en patience, parce que là, plus personne ne sait quelles sont les questions, s’il y a des questions, si des réponses sont demandées. Le seul qui jubile (intérieurement), c’est le gars sur la sellette. Lui aussi il doit regarder les séries américaines, et il flippait depuis des jours, mais désormais on voit bien qu’il est rassuré, qu’il réalise qu’il n’y aura pas de piège à mâchoires pour lui chopper la jambe, et il se pourlèche de toute cette mélasse dont il a été arrosé.

- Si je comprends bien, il y a quatre sous-questions dans votre question.

Soulagement de Philippe Bas, ravi de constater que quelqu’un a pigé quelque chose, en plus le premier intéressé, c’est royal ! Ravissement du grand maître de l’imparfait du subjonctif, qui songe « quatre sous-questions en une seule tirade, je suis vraiment bon ! » Joie de l’homme interrogé, Directeur général de la Police, Directeur de cabinet de l’Elysée, Préfet de Police de Paris, peu importe, toutes les séances qui se suivent sont bâties sur le même modèle. Les hauts fonctionnaires de l’Etat arrivent, entraînés comme James Buster Douglas le jour où il est monté sur le ring face à Mike Tyson ; persuadés qu’ils jouent leur peau. Précision pour ceux qui ne sont pas des amateurs de boxe, Buster Douglas était donné archi-perdant face au plus terrifiant épouvantail qui ait jamais existé en catégorie poids lourd. Du coup il s’est entraîné comme il ne l’avait jamais fait (et ne le fera plus jamais). Sûr de sa victoire, l’autre n’a rien foutu. Et il s’est fait défoncer pendant tout le combat jusqu’à se retrouver KO. Les hauts fonctionnaires convoqués par la commission d’enquête sont tous des James Buster Douglas, en plus talentueux. Les sénateurs ne sont pas des Mike Tyson, juste des tocards qui se prennent pour Mike Tyson.

Les hauts fonctionnaires répondent aux questions qu’ils ont choisis de discerner dans la bouillie verbale qui a précédé. Qui oserait les reprendre ? Qui pourrait prétendre avoir compris quoi que ce soit à ces péroraisons pédantes ? Evidemment les réponses ont été travaillées, tout tombe au cordeau, tout s’emboîte merveilleusement. Vous croyez que j’exagère ? Juste une petite scène afin de prouver que non : Un des hommes questionnés évoque la sanction qui a frappé Benalla (la sévère mise à pied de quinze jours, une peine qui fait trembler les plus endurcis), et déclare que c’est une deuxième faute, postérieure aux événements du 1er Mai, qui a entraîné son licenciement. N’importe quel vulgum pecus (comme votre serviteur) qui a subi la médiatisation de l’affaire sait de quoi il s’agit ; le recel des enregistrements vidéo fournis par les « copains malsains » de la Police. N’importe quel vulgum pecus, oui, mais les sénateurs de la commission d’enquête, non. La phrase entraîne un remue-ménage impressionnant. Ceux qui commençaient à s’assoupir se réveillent (les sénateurs qui roupillent en séance, ce n’est pas une caricature), les autres poussent, littéralement, des cris d’orfraie.

- C’est important ! C’est crucial ! C’est explosif !

- Une révélation ! Vous nous faites une révélation !

Le tumulte s’empare de la noble assemblée. On sent qu’ils pensent tous avoir mis la main sur quelque chose d’énorme, et que plus tard ils pourront dire : « J’y étais ! Le jour où nous avons fait tomber la présidence, j’y étais ! » Mais le haut fonctionnaire se répète, calmement, en articulant bien comme s’il s’adressait à des mal-comprenant. Peu à peu les sénateurs réalisent, désappointés, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Une partie d’entre eux retournent à leur sieste.

On pourrait espérer que les députés sont des parlementaires plus efficaces que les sénateurs. Après tout, ils sont jeunes, ce ne sont pas tous des notables assoupis par des décennies à ronronner sous les ors de la République. Certes, ils sont agressifs, ils ne possèdent pas la rondeur des sénateurs. Mais leur médiocrité est aussi accablante. Ils digressent non pour s’écouter parler, mais pour régler leurs comptes, pour s’invectiver d’un camp à l’autre, pour se balancer des propos fielleux. Lorsqu’on en vient aux questions, elles sont plus concises et compréhensibles, mais toujours aussi peu pertinentes. Chaque député semble n’avoir à sa disposition qu’un lot restreint de questions, un lot très restreint. Il pose sempiternellement les mêmes, pas gêné par le fait que la réponse ait été donnée dix fois. Sait-on jamais, l’individu interrogé pourrait se contredire. Et à tous ceux qui défilent, il pose ses questions, voire SA question, dont on imagine qu’il l’a peaufinée pendant des jours, pareil à un prof à l’oral du BAC qui ne proposerait qu’un sujet. Pas besoin d’antisèches, il suffit de demander au pote qui vient de passer : « Sur quoi t’es tombé ?» Le pire, c’est lorsque ces questions s’intéressent à l’état d’esprit de la personne interrogée, comme ces JT où le présentateur ne sait que demander : « Quelle est l’ambiance ? »

Parfois il n’y a rien, juste un commentaire, une réflexion ; une pensée… Eux-aussi, comme leurs potes du Sénat, doivent se souvenir de Secret Story et se dire que la France les regarde. Ils sont au théâtre, ils ont oublié quel était le but de la commission d’enquête. Parfois un de ceux qu’ils « interrogent » le leur rappelle. Un colonel de Gendarmerie responsable de la sécurité de l’Elysée :

- Je veux bien répondre à une question, mais je n’ai pas à me prononcer sur vos commentaires.

La plupart du temps, leurs digressions sont ignorées, pour ne pas dire méprisées. Comme le léchage de cul du Fayot Eric Ciotti, qui ne peut pas voir un gradé de la Police ou de la Gendarmerie sans passer dix bonnes minutes à glorifier les forces de sécurité, à dire combien il les aime, les respecte, souffre de devoir les importuner, mais c’est ainsi, et nous savons tous ce qui nous vaut cette épreuve, n’est-ce pas ? En face, ils font ceux qui n’ont rien entendu, ils sont toujours aussi froids, aussi précis, aussi chirurgicaux. Pauvre Ciotti. On dirait un de ces clébards trop affectueux qui emmerde tout le monde en venant baver sur les pantalons et les jupes des invités, et qu’on se retient de chasser à coups de pompe dans le cul pour ne pas peiner la maîtresse de maison.

Finalement, on en revient à la case antiparlementarisme, après avoir bien perdu son temps. Ceux qui râlent qu’ils n’iront pas voter pour un guignol se trompent-ils ? J’aurais tellement voulu voir ne serait-ce qu’un parlementaire comme ceux des séries américaines, un qui sait pourquoi il est là, qui fait le boulot, qui le fait bien et ne pense pas à jouer au malin devant les caméras. Mais peut-être ce genre de personnage n’existe-t-il que dans les fictions, comme les super-héros. La vraie vie est plus terne, ses protagonistes plus médiocres. Sans doute nos parlementaires sont-ils le reflet de notre société, alors ne les accablons pas. Et puis ils ont le mérite d’exister. Le jour où ils ne seront plus là, c’est que la démocratie aura disparu. Rien que pour cette raison, faisons l’effort de les apprécier.

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