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24 juillet 2018 2 24 /07 /juillet /2018 19:12

Lorsque la Coupe du Monde de Football s’est achevée, il était difficile d’imaginer que nous entendrions, très rapidement, prononcer un nom par les media plus souvent que ceux des joueurs de l’équipe de France victorieuse. Pourtant cela n’a pas traîné. Alexandre Benalla est évoqué sur les ondes et dans les journaux dix fois plus que Paul Pogba ou Antoine Griezman, sa tête est plus connue que celle de Benjamin Pavard. Bientôt, il aura sa chanson, comme N’Golo Kanté. Donc personne n’ignore de quoi il s’est rendu coupable, les images de ses violences passant en boucle sur les chaînes d’information à longueur de journée.

Si l’affaire n’était pas aussi déplorable, on pourrait presque s’amuser de la tartufferie de ses contempteurs. La droite et le PS pourfendent la milice présidentielle, les barbouzes lâchés dans les rues de Paris, la police parallèle. Rappelons que les deux hommes politiques quasiment déifiés par la droite et le PS sont Charles De Gaulle et François Mitterrand. Au premier, on doit le Service d’Action Civique, en gros des hordes de « super-Benalla » qui faisaient bien plus que distribuer des coups de poing, et dont les méfaits n’ont pris fin qu’après l’effroyable tuerie d’Auriol. Au second on doit la cellule élyséenne du « super-gendarme » Christian Prouteau, coupable de falsifications de preuves pour coller sur le dos des Irlandais de Vincennes une accusation de terrorisme, et de mise en place d’écoutes téléphoniques illégales sur 150 personnes afin de satisfaire les désirs du monarque élyséen. Emmanuel Macron cherche peut-être à s’inspirer de ces deux grandes figures tutélaires, mais on peut dire qu’il lui reste du chemin à faire ; ou que la démocratie a progressé, si l’on préfère.

La palme de la tartufferie revient tout de même à la chaîne américaine CNN, qui diffuse les images de Benalla en action, en prenant soin d’avertir les téléspectateurs les plus sensibles que la violence pourrait les choquer. C’est vrai que dans un pays tel que les Etats-Unis d’Amérique, les gens sont peu accoutumés à des scènes pareilles. Les forces de l’ordre sont réputées pour leur flegme et leur patience, et il est bien connu qu’on peut les bombarder de bouteilles ramassées sur les terrasses des cafés sans risquer autre chose qu’un regard noir ou un sermon moralisateur. Il suffit d’ailleurs de comparer la vidéo du déchainement de violence de Benalla à celle de l’arrestation de Rodney King, qui montre un groupe de policiers tout en retenue, contrôle et modération, pour comprendre que les mises en garde de CNN s’imposent. Hommage soit rendu aux Parisiens, qui restent calmes malgré cette vidéo qui passe en boucle, alors que les habitants de Los Angeles s’étaient montrés plus nerveux ; mais peut-être CNN avait-elle à l’époque omis de mettre en garde les téléspectateurs.

Donc les gros bras échappant au contrôle républicain des forces de l’ordre officielles, les barbouzes qui font du renseignement en parallèle et rendent compte à Dieu (à savoir le président de la République dans le système démocratique français) sait qui, tout cela n’est guère nouveau. La nouveauté, le « modernisme macronnien », se situe ailleurs. Alexandre Benalla est l’incarnation d’un concept macronnien (d’une macronnerie, donc) fondamental. J’en avais eu la révélation lorsque j’avais vu notre président, alors jeune ministre sous le règne de François Hollande, invité par Bourdin. Citant en exemple la restauration, Emmanuel Macron avait déclaré : « Ce qui est formidable, Monsieur Bourdin, c’est que demain vous et moi nous pouvons ouvrir un restaurant. Entreprendre. Pourquoi ce qui est limité au domaine de la restauration ne pourrait pas s’étendre à d’autres domaines ? »

On touchait là au cœur de la macronnerie. Les énergies sont bridées par des carcans qui les empêchent de se déployer. Brisons ces carcans et vous allez voir ce que vous allez voir. Ubérisons ! L’envie, l’ambition, la volonté sont les moteurs de la société. Si rien de fâcheux, de vieillot, d’obsolète ne les arrête, alors l’avenir sera radieux.

Comme je le disais plus haut, Benalla est aussi célèbre maintenant que Saint-Didier (Deschamps), et l’on sait que l’envie, l’ambition et la volonté font partie de ses qualités. On le dépeint débrouillard, malin, ne rechignant pas à la tâche. Des éléments nécessaires pour réussir. Le problème, c’est que dans le concept macronnien, ils sont non seulement nécessaires mais aussi suffisants. La République française s’est beaucoup construite sur l’idée qu’il fallait pour s’élever franchir certains obstacles, passer certains rites initiatiques qui se nomment concours, épreuves, carrière. On appelle ça la « méritocratie ». Nous nous sommes accoutumés à l’idée que celui ou celle qui est bon dans son métier est nécessairement poussé par l’envie, l’ambition et la volonté, mais qu’il a dû en passer par la sélection, la formation et l’exercice des responsabilités.

Alexandre Benalla n’a pas été sélectionné, si ce n’est par le copinage. Il n’a jamais été formé, ou sur le tas, ou très mal lorsqu’on voit le résultat, et certainement pas aux fonctions importantes auxquelles on semblait le destiner. Quant aux responsabilités, il ignore manifestement de quoi il s’agit. C’est une macronnerie, un gâchis. Faire une carrière dans la Police ou la Gendarmerie demande du temps, des efforts que sanctionnent des concours, une expérience qui s’acquiert sur le terrain et par la transmission ; cela implique des responsabilités, des contraintes légales dont la transgression peut s’accompagner de conséquences lourdes. Au bout d’une vingtaine ou une trentaine d’années, ce parcours peut forger des gens capables, à qui il est légitime et judicieux de confier un rôle important.

On apprend qu’Alexandre Benalla devait organiser la fusion des services chargés de la protection du Président de la République, concevoir le futur système destiné à préserver le premier personnage de l’Etat. A 26 ans. Avec pour tout bagage son expérience de gorille dans les meetings du PS, et pour toute préparation à cette tâche complexe des bagarres dans les manifestations. La cellule élyséenne de Prouteau s’est rendue coupable de « barbouzeries », mais au moins ses membres venaient du GIGN. Quant aux affreux du SAC, De Gaulle n’aurait certainement pas eu l’idée de leur confier autre chose que des basses besognes.

Mais Emmanuel Macron rêve d’une France moderne, aux énergies libérées des vieilles chaînes rouillées et poussiéreuses. Il fait d’un jeune homme sans qualifications un lieutenant-colonel de réserve de la Gendarmerie, l’absout de toute hiérarchie, lui donne tous les pouvoirs lorsqu’il s’agit de sa protection. L’empereur romain Caligula avait bien conféré à son cheval le titre de sénateur. Mais Caligula avait agi ainsi surtout pour humilier le Sénat. Ce qui est dramatique dans le cas d’Emmanuel Macron, c’est qu’il croyait vraiment que le cheval serait capable de légiférer ; et sûrement mieux que les vieilles badernes qui faisaient le job avant lui. Heureusement pour nous, les chevaux sont des animaux nerveux, une mouche peut révéler soudain leur caractère ombrageux et instable. Sans cela, nous aurions pu nous retrouver pendant des années à écouter les hennissements des sénateurs de la nouvelle République française.             

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