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29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 19:13

Une des conséquences des obsèques nationales, cérémonieuses et médiatisées du colonel Arnaud Beltrame aura été la prise de conscience que, de mon point de vue tout au moins, nous sommes bien en guerre. Longtemps le terme m’a agacé. Essayez de l’utiliser auprès de survivants de la deuxième guerre mondiale (mes parents par exemple) ou de rescapés de l’actuelle boucherie syrienne, vous aurez l’air d’un quidam enrhumé qui déclare à un ami atteint du cancer du pancréas « Moi aussi je suis malade ! »

La façon dont nombre de politiques tentaient d’utiliser le terme ne faisait que renforcer mes réticences ; surtout lorsqu’il s’agissait de l’absurde « guerre au terrorisme » née au début du siècle après l’attentat du World Trade Center. Le terrorisme est un moyen, une méthode éventuellement utilisée par un ennemi, pas l’ennemi lui-même. Parler de « faire la guerre au terrorisme » est aussi ridicule que de « faire la guerre au semtex », « faire la guerre à l’artillerie de 155 mm » ou « faire la guerre aux drones armés ». L’intérêt de cette formule très prisée est d’éviter de désigner l’ennemi. Dans certains cas peut-être s’agit-il de ne pas froisser certaines susceptibilités. J’ai le sentiment que longtemps on n’a pas osé dire islamisme politique radical, une mouvance dont font partie Al-Qaida, l’Etat islamique et leurs « franchises ». Cette réticence est depuis longtemps dépassée, il suffit de comparer les discours respectifs de François Hollande après les attentats de novembre 2015 (dans lequel les mots islam, islamisme et musulmans n’existent pas) et d’Emmanuel Macron en hommage à Arnaud Beltrame.

Mais la « guerre au terrorisme » peut servir à masquer autre chose. Cette formule, dans la bouche des dictateurs, est bien pratique. Un Erdogan qui fait la guerre au terrorisme est plus présentable qu’un Erdogan qui veut se débarrasser du problème kurde. Si Poutine parle de lancer la guerre contre le terrorisme dans le Donbass, il faut traduire ses propos par : « J’ai avalé la Crimée, mais un morceau d’Ukraine pour le dessert, ça serait pas mal. » Souhaitons pour les Ouïghours que Pékin ne parte pas en guerre contre le terrorisme dans le Turkestan, parce que cela pourrait signifier pour eux une campagne d’épuration ethnique.  

Donc le terme guerre a tendance à être galvaudé. Mais en prenant du recul, je dirais que chaque époque et chaque peuple ont leurs guerres. En ce qui concerne la France, les guerres de conquête coloniale n’ont rien à voir avec le conflit franco-prussien. La seconde guerre mondiale était différente de la der des ders, et les guerres de décolonisation furent encore autre chose. Maintenant, nous en sommes à un autre type de guerre. On entend parler de conflit asymétrique, de choc des civilisations, mais il est bien difficile de mettre un nom sur cet affrontement d’un nouveau genre. Les camps sont bien identifiés, quoiqu’on puisse entendre parfois. Nous sommes d’un côté (La France, et ses alliés, européens et américains), les groupes islamistes radicaux violents de l’autre. Ce point-là est clair, c’est tout le reste qui est flou.

Les armées qui s’affrontent sont floues : les combattants n’ont pas de nation (ils peuvent être Français et combattre la France), pas d’âge (des enfants peuvent être victimes des attentats et des bombes, ou servir à commettre des attentats), pas de sexe (femmes et hommes, en armes ou victimes des armes). La ligne de front est floue : elle est dans un village français, en Irak, au Mali, à Paris, en Syrie. Les moyens d’action sont incroyablement disparates : avions de chasse et bombes guidées, couteau, camion bélier, hélicoptère de combat, kalachnikov, bombonnes de gaz et sacs de clous. Mais plus les événements se succèdent, plus on contemple leur déroulement, plus il devient évident qu’il s’agit bien d’une guerre. Comme toute guerre, elle a ses héros et ses martyrs, et la terrible litanie de leurs morts spectaculaires est en train de la structurer, de lui donner un cadre, de la définir en tant que guerre.

Jusqu’ici chaque camp présentait ses martyrs. L’Etat islamique et Al-Qaida définissent ainsi tout combattant mort pour leur cause. Leurs martyrs sont en général des individus qui finissent en kamikazes après avoir tué le plus possible. La notion de martyr est un des axes de la propagande islamiste radicale. Face à cela, nos martyrs étaient des victimes, des civils tombés sous les balles, écrasés par des véhicules, égorgés comme le père Hamel.

J’ai toujours été frappé par l’angle adopté par nos média, la présentation des faits, le discours subliminal. Nos martyrs sont toujours des gens pacifiques, presque étrangers à cette guerre dont on nous rebat pourtant les oreilles, des innocents au sens précis du terme. Cela est exact pour nombre des victimes des attentats islamistes, mais depuis le début de la guerre, puisqu’il s’agit d’une guerre, il ne manque pas de soldats morts au combat ou morts parce que spécifiquement visés ; des combattants. Ceux-là n’ont jamais été présentés comme l’ennemi présente ses morts. Notre conception du martyr est différente ; notre conception du martyr est héritée de la Rome antique et des chrétiens livrés aux lions. Nos soldats, contrairement à ceux de l’Etat islamique, font juste leur job ; ils mettent leur vie en jeu, et lorsqu’ils la perdent, il s’agit des risques du métier. En termes de communication, nous étions battus à plates coutures. Face à un panthéon de guerriers-martyrs glorifiés par leur camp, nous n’avions que des victimes-martyrs à opposer (nos soldats étant mis entre parenthèses, puisqu’ils font leur métier de soldats, lâchent des bombes depuis leurs Mirages et leurs Rafales, patrouillent devant les lieux publics et « neutralisent » le cas échéant des individus menaçants). Nous étions un camp de moutons face à un camp de loups. Et puis nous avons découvert que nous pouvions avoir des héros.

Dans notre inconscient collectif, ce qui rapproche le héros du martyr, c’est leur destin tragique ; ce qui les différencie, c’est que celui-ci est une victime passive (quasiment consentante du fait de l’héritage de la martyrologie chrétienne) et que celui-là est agissant. On peut penser ce qu’on veut d’Emmanuel Macron (et je n’en pense pas toujours du bien), mais il faut lui reconnaître une capacité à analyser une situation, la comprendre et savoir utiliser les mots justes pour la définir. Lorsqu’il dit en parlant du colonel Beltrame « un homme s’est levé », il embrasse tout d’une courte phrase. La nouveauté, c’est l’action, l’action éminemment courageuse de l’homme qui a succombé à un destin tragique. Arnaud Beltrame ne se rajoute pas à la longue liste des martyrs ; il est le premier héros de cette guerre.

D’autres soldats que lui sont tombés, au Levant, au Mali, sur le sol français. D’autres soldats que lui ont fait preuve de courage. Mais cet homme est allé tellement au-delà des sacrifices qui sont demandés aux militaires, en échangeant sa vie contre celle d’un otage, qu’il faut bien lui trouver un qualificatif exceptionnel. S’il n’avait pas agi comme il l’a fait, personne n’aurait fustigé son comportement ; personne n’aurait rien remarqué. Les soldats qui vont risquer leur existence au combat parce que telle est leur mission sont courageux. Un homme comme le colonel Beltrame, qui s’invente lui-même une mission parce qu’il décèle une possibilité de sauver une vie en mettant la sienne en péril, est héroïque.

Maintenant cette guerre a créé des martyrs et au moins un héros. Entre les martyrs proclamés par l’Etat islamique et Arnaud Beltrame, le seul point commun est de n’avoir pas eu peur d’affronter la mort. Les uns ont fait peu de cas de leur propre vie parce qu’ils n’accordaient aucune valeur à la vie. L’autre a risqué sa propre vie parce que la vie était pour lui d’une valeur inestimable, et qu’il était prêt à tout pour sauver quelqu’un. Même si j’aime la formule d’Emmanuel Macron parlant du colonel Beltrame, je pense qu’il est un peu inexact de dire qu’un homme s’est levé. Cet homme-là, Arnaud Beltrame, a toujours été debout. Nos regards se sont simplement tournés vers lui. C’est ainsi que naissent les héros, lorsqu’une société commence à voir ceux qui se tiennent debout.      

 

 

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