Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 20:38

Jamais je n’aurais cru qu’une campagne présidentielle m’amènerait à tant relire Molière. Mais un des membres du casting nous gâte, et à lui seul il est en train d’enfiler successivement les costumes de tous les grands rôles.

Ceux qui ont des enfants d’âge adulte me comprendront. Si quelqu’un raconte qu’il a réussi à se faire rétrocéder par ses gamins enfin en état de bosser les trois quarts de leur paye aux fins de rembourser ici les frais d’un mariage, là des loyers et de l’argent de poche, il n’existe que deux possibilités :

- Ou bien il se moque du monde, et pourquoi s’en priverait-il d’ailleurs, lorsque près d’un cinquième de l’électorat se dit toujours convaincu de voter pour lui ? (Comme il le dit si bien lui-même : « Et alors ? »)

- Ou bien c’est un vrai pingre, un rapiat de compétition avec des doigts en crocs de boucher, du genre à noter dans un petit carnet : le 20/08/2007, ai donné un billet de 50 pour une sortie du fils avec des potes ; remboursable sur le premier futur salaire, avec intérêts courants de 1,25% l’an. Des pinces de ce calibre-là, il n’y en a pas tant dans l’Histoire. Un dans la littérature, en tous cas, le célèbre Avare de Molière. Après Tartuffion, voici Harpaillon l’avaricieux. Après les alexandrins, la prose. Qui, en la remaniant un peu, pourrait donner ceci :

 

Acte I, scène 4

Harpaillon_ Je vous l’ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis, et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

Charlante_ Hé ! Comment vous dérober ?

Harpaillon_ Que sais-je ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez ?

Charlante_ Moi, mon père ? C’est que je joue, et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l’argent que je gagne.

Harpaillon_ C’est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous devriez en profiter et mettre à honnête intérêt l’argent que vous gagnez, afin de me rembourser un jour des dépenses que m’a occasionné votre éducation. Il est bien nécessaire d’employer de l’argent à des costumes, lorsque l’on peut en porter offerts par des amis, et qui ne coûtent rien !

Charlante_ Vous avez raison.

 

Acte I, scène 5

Harpaillon_ C’est une occasion qu’il faut vite prendre aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu’ailleurs je ne trouverais pas. Ils s’engagent à se marier avec remboursement.

Valère_ Avec remboursement ?

Harpaillon_ Oui.

Valère_ Ah je ne dis plus rien. Voyez-vous, voilà une raison tout à fait convaincante, il faut se rendre à cela.

Harpaillon_ C’est pour moi une épargne tout à fait considérable.

Valère_ Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu’on ne peut croire.

Harpaillon_ Avec remboursement !

Valère_ Vous avez raison. Voilà qui décide de tout, cela s’entend. Il y a des gens qui pourraient vous dire qu’en de telles occasions le bonheur d’une fille est une chose, sans doute, où l’on doit avoir de l’égard.

Harpaillon_ Avec remboursement !

Valère_ Ah, il n’y a pas de réplique à ça, on le sait bien ! Qui diantre peut aller contre ? Ce n’est pas qu’il n’y ait quantité de pères qui n’aimeraient pas mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l’argent qu’ils pourraient donner.

Harpaillon_ Avec remboursement !

Valère_ Il est vrai. Cela ferme la bouche à tout : avec remboursement ! Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?

 

Acte IV, scène 5

Charlante_ Je vous demande pardon, mon père, de l’emportement que j’ai fait paraître.

Harpaillon_ Cela n’est rien.

Charlante_ Je vous assure que j’en ai tous les regrets du monde.

Harpaillon_ Et moi, j’ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.

Charlante_ Quelle bonté à vous d’oublier si vite ma faute !

Harpaillon_ On oublie aisément les fautes des enfants lorsqu’ils rentrent dans leur devoir.

Charlante_ Ah, mon père, je ne vous demande plus rien, et c’est m’avoir donné assez que de m’avoir donné mes loyers et mon argent de poche !

Harpaillon_ Comment ?

Charlante_ Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m’accorder ce pécule.

Harpaillon_ Qui est-ce qui te parle de te l’accorder ?

Charlante_ Vous, mon père.

Harpaillon_ Moi ?

Charlante_ Sans doute.

Harpaillon_ Comment ? C’est toi qui as promis de rembourser !

Charlante_ Moi, rembourser ?

Harpaillon_ Oui.

Charlante_ Point du tout !

Harpaillon_ Quoi ! Pendard, rembourse derechef, sur tes émoluments d’attaché parlementaire ! La raison voudrait que le tout me revienne, mais je t’en laisse un quart, par pure bonté d’âme !

 

Quel personnage du grand Molière notre candidat à la présidentielle va-t-il bientôt incarner ? Quelle autre pièce verrons-nous rejouer ? Peu de chances qu’il s’agisse des « Précieuses ridicules » ou des « Femmes savantes », mais il nous reste encore quelques semaines pour espérer assister au « Bourgeois de la Sarthe Gentilhomme », au « Malade du pouvoir imaginaire » ou aux « Fourberies de Scapillon ».

Croisons les doigts.

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Jean-Christophe Chaumette
  • : Un endroit où faire connaissance avec mes romans
  • Contact

Recherche

Liens