Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 février 2017 3 22 /02 /février /2017 19:25

Les racines du mot « hypocrite » sont grecques (hypocritês, l’acteur) et latines (hypocrita, le mime). L’hypocrite est donc un comédien. Il déguise ses sentiments, feint d’éprouver autre chose que ce qu’il ressent.

Tartuffe est un mot qui vient de l’italien Tartufo (la truffe), surnom d’un personnage de la Comedia d’el Arte, qui devint au début du XVIIème siècle une insulte. Il est difficile d’ailleurs de préciser le sens exact de cette injure, les indices provenant de cette époque lointaine étant insuffisants. C’est la pièce de Molière qui donne, en 1664, une vraie définition au Tartuffe : hypocrite à la dévotion affectée. Le mot a dû d’autant plus aisément trouver sa place dans la langue française qu’il se rapproche phonétiquement des anciens trufeur (trompeur), truferie (tromperie) et trufer (tromper), qui remontent au Moyen-Age.

Ce serait une erreur de considérer que la tartufferie est une simple hypocrisie. Il y a dans la politesse une certaine dose d’hypocrisie, et la politesse est appréciée tandis que la tartufferie semble odieuse. Tout est question de degré. Qui ne s’est pas émerveillé devant la beauté d’un enfançon tout en songeant « qu’il est moche, le niard », qui ne s’est pas confondu en remerciements devant un cadeau tout en pestant intérieurement « ils ne sont vraiment pas foulés ». Un peu d’hypocrisie est un excellent lubrifiant pour les rouages de la vie en société ; trop d’hypocrisie les fait patiner.

La politesse est une hypocrisie bienveillante. Elle est le contraire du cynisme. La tartufferie est une hypocrisie malveillante. Elle ne vise pas à préserver autrui, elle vise à le berner, le duper, et ceci dans les grandes largeurs. L’homme poli joue un rôle pour ménager son interlocuteur, pour éviter de le blesser ou de le choquer. L’hypocrite est un acteur polymorphe ; il trompe, mais pas forcément pour nuire. Il se soucie surtout de lui-même, s’efforce de paraître à son avantage avec peu de considération pour la bonne foi des autres qu’il enfume sans scrupules, mais sans automatiquement vouloir leur faire du tort. Le Tartuffe, c’est le degré supérieur. Le personnage qu’il se construit ne varie pas au gré des vents. Il est bétonné. Il est farci de principes rigides, affirmés haut et fort, urbi et orbi. Le Tartuffe est un personnage du théâtre antique, affublé d’un masque exprimant une unique émotion ; un personnage droit dans ses bottes. Et ce qui caractérise définitivement le Tartuffe, c’est que la réalité de son caractère est diamétralement opposée à la façade qu’il expose.

Le Tartuffe de Molière, bigot austère et moralisateur, infatigable contempteur des comportements lascifs, est en réalité un homme lubrique que l’adultère ne dérangerait pas. Molière était décidément un observateur exceptionnel de la nature humaine. Sa pièce n’a pas vieilli, on voit régulièrement surgir un Tartuffe : télévangéliste larmoyant qui se trouve contraint d’avouer qu’il a trompé sa femme après des années passées à pourfendre à l’écran le relâchement des mœurs ; gourou chantre de l’ascétisme et de l’abstinence qui passe son temps à essayer d’abuser sexuellement ses disciples ; taliban impitoyable prompt à lapider les femmes soupçonnées d’adultère, et violeur en série couvrant ses méfaits par des successions de mariages éclairs suivis de divorces éclairs (sans le consentement de la victime, bien sûr)

L’origine du mot étant fortement attachée à la pièce de Molière, la duplicité d’un Tartuffe est en général associée au sexe. Un Tartuffe, ce serait DSK déguisé en curé traditionnaliste. C’est pourquoi, afin d’étendre le champ de la tartufferie, je propose la création d’un nouveau mot : Tartuffion.

Le Tartuffion est à l’argent ce que le Tartuffe est au sexe. Imaginez un homme d’apparence sévère, avec la componction et la tristesse d’un croque-mort, qui annonce doctement : le pays est ruiné ; ruiné par ceux qui ont puisé sans vergogne dans les deniers publics (fonctionnaires et autres gaspilleurs). Le temps est venu d’être strict, dur ; le temps est venu de compter chaque sou, car les caisses de l’Etat ne sont pas une corne d’abondance ; d’ailleurs elles sont vides. Désormais il faudra travailler plus, et plus longtemps, pour gagner moins. Il ne faudra plus compter sur la manne de la Sécurité Sociale et autres systèmes de solidarité, mais chacun devra payer pour s’assurer dans le privé, au moyen de ses propres deniers. Pour un peu, il paraphraserait Proudhon en s’exclamant : « La solidarité, c’est le vol ! »

Bien entendu, à l’instar du personnage de Molière, le Tartuffion prend grand soin d’afficher ses austères convictions. Celui-là manifeste bruyamment sa révulsion face aux appâts de la chair (« Couvrez ce sein que je ne saurais voir ! »), celui-ci fait de même devant les dépenses inconsidérées (« J’ai considérablement réduit le train de vie de mon ministère ! »).

Finalement, le Tartuffe est démasqué, son côté libidineux dévoilé à tous. Pour le Tartuffion, c’est son vrai rapport à l’argent qui est révélé. Ses soi-disant économies ne sont que des pirouettes comptables permettant d’imputer à d’autres ministères les dépenses somptuaires du sien. La rigueur qu’il veut imposer aux autres, comme le Tartuffe voulait décréter la chasteté générale, n’est pas le régime qu’il s’applique. L’argent public, dont il prétend être le vétilleux comptable lorsqu’il s’agit de le verser aux fonctionnaires, trop nombreux, trop fainéants, ou aux assistés, insupportables sangsues, il en dispose avec une époustouflante générosité lorsqu’il s’agit de le donner à sa femme et à ses enfants en échange de travaux pour la communauté dont on peine à distinguer l’ampleur ou la simple réalité. En pastichant un peu Molière, il serait possible de lui faire dire :

« Ceux qui me connaîtront n’auront pas la pensée

Que ce soit un effet d’une âme intéressée.

Tout l’argent de la France a pour moi peu d’appas,

De son éclat trompeur je ne m’éblouis pas ;

Et, si je me résous à prendre dans les caisses

Pour que les miens profitent de ma grande largesse,

Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains

Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;

Celles des fonctionnaires ou bien des assistés

Qui depuis des années nous ont si bien saignés. »

La langue française est merveilleuse par sa capacité à toujours évoluer, à emprunter, détourner, puiser dans l’actualité. Je milite pour que soit accepté ce nouveau mot, Tartuffion. J’espère qu’il aura autant de succès que Tartuffe. Pourquoi ne pas rêver un peu, et imaginer que les répliques de Tartuffion deviennent à leur tour célèbres ?

« Ah, pour être économe, je n’en suis pas moins homme ;

Et lorsqu’on vient à voir tout l’argent du sénat,

Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas. »

Ou encore :

« Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,

Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.

La loi défend, de vrai, certains détournements ;

Mais on trouve avec elle des accommodements. »

Je ne doute pas qu’en observant le manège du monde, comme nous pouvions nous exclamer : « voici un Tartuffe », nous ayons souvent l’occasion de dire : « c’est un sacré Tartuffion ».

Partager cet article
Repost0

commentaires

J
Très bien, comme d'habitude.
JY
Répondre

Présentation

  • : Le blog de Jean-Christophe Chaumette
  • : Un endroit où faire connaissance avec mes romans
  • Contact

Recherche

Liens